Ignorantia et nescientia (bis)

Le latin a deux mots bien distincts pour qualifier l’ignorance : il dit nescientia pour celui qui simplement “ne sait pas” (parce qu’il n’a pas la science de l’objet en question), et ignorantia pour désigner l’ignorance coupable du mauvais élève, du sectaire ou de l’incompétent.
Il me semble que cette distinction peut éclairer le propos de saint Paul sur les hommes (pas tous) qui, par la pénétration d’une intelligence supérieure, ont su cheminer de la création au Créateur, comme Platon et Aristote l’ont fait, hors de toute Révélation…
“Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible… Ils sont inexcusables de ne pas avoir réussi, à travers le monde visible, à remonter jusqu'au Dieu invisible ! ” (Lettre aux Romains 1,16-25)
Que dire des intellectuels et des “philosophes” d’aujourd’hui qui disposent de toutes les découvertes de la physique, de la chimie et de la biologie moléculaire pour se convaincre que l’univers entier, et spécialement la matière vivante, dans son extraordinaire complexité interactive et relationnelle, impose par l’intelligence même dont témoigne son organisation l’idée d’une Intelligence infinie, supérieure et antérieure à la vie, qui la maintient dans l’être à chaque instant?
Le monde entier, enseignait Lachièze-Rey, est ici comme une pensée qui ne se penserait pas, suspendue à la Pensée qui l’a pensé une fois, et continue de le vouloir, de soutenir son être dans l’espace et le temps.
L’atome lui-même, c’est quoi ? De la matière solide, comme un microscopique caillou? Non : c’est du mouvement, une cinétique, une énergie, une organisation intelligente et pérenne de son rapport avec l’environnement.
Descartes a tout cassé en effet en focalisant sur le sujet pensant, insinuant que l’intelligence en somme n’avait plus d’autre lieu d’échange ni d’autre environnement qu’elle-même : qu’elle n’avait plus d’objet, plus de réalité extérieure à découvrir par l’homme, grâce à son affinité profonde avec le Créateur, du fait qu’il est “à son image”, et donc un animal pensant… En assassinant ainsi le réel, comme objet de pensée, résistant, extérieur à l’intelligence elle-même, il ouvrait de fait la voie à ces deux formes de monisme que constituent l’idéalisme et le matérialisme absolus.
Gabriel de Seinemont