Retour sur une définition de la politique
FONDAMENTAUX
Retour sur une définition de la politique


“La politique n’est pas une technologie du pouvoir ni une manipulation des personnes, mais un des moyens de rechercher et de conquérir le sens de la vie, dans la perspective du service rendu au véritable bien de la communauté.” – Cette définition de la politique est de Vaclav Havel. Elle a été reprise par Jean Paul II dans son “Appel de Prague” d’avril 1990, et continue de nous donner, aujourd’hui encore, la seule clé durable de l’avenir européen.


Une politique du sens

La politique n’a pas pour but de dominer son prochain. – Condamnation du communisme ? Sans doute. Quel système aura porté à un plus haut degré de perfection la confiscation des libertés individuelles et sociales entre les mains du Parti unique et de sa Nomenklatura ? Mais le critère fixé par ce texte ne se borne pas à distinguer les régimes en fonction des libertés de compétition électorale reconnues aux citoyens. Le critère, c’est l’idée-même qu’on se fait du pouvoir, des raisons d’y accéder et des moyens de s’y maintenir utilement.

Dans la vision chrétienne, si le pouvoir peut être conquis, ce n’est jamais pour lui-même ni pour la jouissance personnelle du vainqueur, comme celui qui deviendrait le plus fort aux échecs ou le plus riche aux placements boursiers. La politique utile aux citoyens ne se limite pas à un savoir-faire de compétition et ne débouche pas sur un savoir-durer dans la domination. Elle est, rappelle le pape, un savoir-servir, investi au bénéfice de la communauté.

Elle suppose de se faire une assez haute idée de l’homme pour penser qu’il a besoin d’être soutenu dans ses devoirs et défendu dans ses droits. Toute action politique qui ne se définit pas d’emblée comme un service des personnes, seule fin légitime de l’organisation sociale, s’oblige d’une manière ou d’une autre à les manipuler.

La vieille garde des partis uniques les manipule au canon et à la mitrailleuse lourde pour que nul ne s’interroge sur sa détermination. Chez nous, point de violence apparente : c’est la culture, la presse, l’enseignement qui investissent les consciences et leur imposent leurs dogmes sur les origines et les fins dernières de l’homme, des bancs de l’école primaire aux séances de formation continue des médias, tandis que les politiciens se contentent de manipuler un discours tellement vide de sens et d’espérance humaine que, selon la Sofrès, “jamais les Français n’auront éprouvé autant de mépris pour le personnel politique et autant de dégoût pour la chose publique”.


Une science éminemment morale…

La politique est une science morale, comme l’éducation. – Evacuez le péché originel de la théologie chrétienne et vous n’avez qu’une sociologie : vindicative ou terroriste, selon les cultures et les continents... Evacuez la divinité du Christ du catéchisme catholique et vous n’avez qu’une pédagogie, qui n’ouvrira jamais les âmes à leur vocation finale : faire retour à la divinité... Evacuez les notions de bien et de mal de l’éducation publique et vous n’avez qu’une incitation collective aux disciplines du carriérisme ou de la lutte des classes, à l’esprit de jouissance et aux stratégies de domination...

La politique a fait de même en méprisant sa propre finalité – veiller aux conditions générales du progrès dans la recherche et la conquête du sens de la vie –, et elle s’est dégradée en démagogie, en technocratie, quand ce n’est pas en ploutocratie... L’homme “sujet, fondement et fin de la vie sociale”, selon la belle expression de Pie XII, et la doctrine constante du Magistère romain, en devient objet de toutes les stratégies de conquête temporelle, où son développement personnel ne compte pas...

C’est le primat du spirituel, dans la pensée des dissidents de l’Est, qui a fourni le levain de la résistance patriotique d’un Boulgakov, d’un Soljénitsyne, d’un Vaclav Havel et qui a décidé des premières victoires contre le système de l’esclavage absolu. Et c’est une autre forme d’agression contre la plénitude humaine, celle du matérialisme pratique, des “droits de l’homme sans Dieu”, qui discrédite aujourd’hui moralement bien des représentants de l’intelligentsia politique et culturelle d’Occident pour nous fournir les bases d’un consensus européen.

Mais comment s’insurger contre une autorité qui n’use d’aucune violence physique et policière pour imposer sa (non)vision de l’homme et ses critères de comportement ?


… dans la perspective du bien commun

La politique est un “service rendu”. – La perspective d’un bien commun à tous constitue la seule fin qui puisse légitimer une action politique selon le droit naturel et chrétien. Or les biens “commun à tous”, dans l’organisation sociale, ne se limitent pas à la liberté d’entreprendre ou à la protection des salariés, pour procurer aux hommes un minimum de sécurité et de prospérité matérielle. Ces biens sont aussi ceux qui assurent l’épanouissement de la personne dans son droit à la recherche de la Vérité. Aucune organisation politique ne peut légitimement se substituer à cette conscience et à cette volonté du bien, transmise de cœur en cœur et de père en fils à tous les humains.

Elle ne peut se substituer aux familles, aux écoles ni à l’ensemble des cellules sociales naturelles qui lui préexistent à cette fin, pour décider à leur place à quoi doivent servir notre intelligence et notre liberté, ce qui fera le bien final de l’homme et ce qui le rendra heureux.


Des deux côtés de l’ancien Rideau de fer...

Loin de moi la prétention de réduire l’enseignement social de Jean-Paul II – ni son message de Prague en avril 1990 – à cette définition de la politique. Je soutiens seulement que “l’Appel de Prague” d’avril 1990 contient toutes les vérités nécessaires à la construction de l’Europe de demain. En commençant par le constat d’échec du matérialisme, des deux côtés de l’ancien Rideau de Fer :

“L’espérance de bâtir un monde et un homme nouveau dans la seule perspective du bien-être matériel s’est révélée une tragique utopie, car certains aspects essentiels de la personne humaine avaient été niés : son caractère unique et irremplaçable, son aspiration à la liberté et à la vérité, son incapacité à se sentir heureuse quand on exclut le rapport transcendental à Dieu (...) La prétention de construire un monde sans Dieu et même contre Dieu s’est révélée illusoire. Il ne pouvait en être autrement.” (Adresse aux autorités, §7.)

Oui : le caractère unique et irremplaçable de la personne humaine, son aspiration à la liberté et à la vérité, son rapport transcendental à Dieu... Niés dans le communisme par la confiscation de tous les droits pour instaurer la dictature violente d’un Parti, ne le sont-ils pas aussi – de façon plus sournoise – dans le libéralisme à l’occidentale, par une destruction moins visible du droit des familles, des entreprises, des métiers, des écoles, au profit d’une entente bien rôdée d’institutions, de partis, de journaux, de radios, de télévisions... d’accord pour collaborer ensemble dans la diffusion non violente des dogmes anti-chrétiens?

H.K.