Existe-t-il un “humanisme révolutionnaire” ? Version imprimable Suggérer par mail
Existe-t-il ou a-t-il jamais existé chez Marx, comme les communistes français le prétendent encore aujourd’hui, un “humanisme”, une morale révolutionnaire ? Autrement dit, une voie marxiste pour comprendre et servir la nature humaine, dans la “praxis” d’une révolution ? Faute en effet d’avoir défini cette nature, c’est-à-dire un bien qui préexiste à l’action, et en vue duquel l’action s’ordonne, l’idée même de révolte politique conforme aux exigences d’une morale (fût-elle “marxiste”) n’a plus aucun sens.

Karl Marx
O
r les philosophies de la Révolution, précisément, nient l’existence d’une nature humaine, et celle de Marx sans doute plus fortement que toute autre, d’un bout à l’autre de son évolution. Dans L’Idéologie allemande (1845), qui marque la fin de la période idéaliste dite des “manuscrits”, Marx a laissé une définition de l’homme sur laquelle ni lui-même ni ses disciples ne reviendront plus : “On peut différencier les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par ce qu’on veut. En fait, ils commencent eux-mêmes à se différencier des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens de subsistance. En produisant leurs moyens de subsistance, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle même. Ce qu’ils sont coïncide avec leur production, aussi bien par ce qu’ils produisent que par la manière dont ils produisent. Ce que sont les individus dépend par conséquent des conditions matérielles de leur production.”
Pour Marx, il n’est pas question de reconnaître une essence ou nature humaine ontologiquement et chronologiquement antérieure à l’action, et d’abord aux conditions matérielles de notre existence : c’est le travail humain lui-même qui produit l’homme, au sens profond, et “la vie qui détermine la conscience” de chacun d’entre nous ; tout l’humain ici-bas se ramène au produit complexe de ses rapports économiques et sociaux. Tel est le fondement du matérialisme dialectique, et des théories de la lutte des classes.

Mais à ce niveau, l’idée déjà contradictoire d’un humanisme révolutionnaire s’écarte d’elle-même. Car la “praxis” exprimée pour la première fois sous sa forme philosophique dans ce texte de Marx, puis reprise au fil de ses analyses politiques et sociales, débouche sur tout autre chose qu’une “doctrine” de la Révolution : un certain idéal social qui serait à réaliser, une certaine idée de l’homme que l’action révolutionnaire aurait pour but de faire prévaloir sur d’autres. “Ce n’est pas une vérité qui est appelée à régler l’action révolutionnaire du marxiste. C’est la pratique elle-même qui doit commander à la pratique. C’est l’action elle-même qui est, et qui doit être, la seule règle de l’action.” (Jean Ousset, Le Marxisme léninisme.)

Or ces théories criminelles de l’homme-praxis et de la conscience-reflet, dont toute vérité, tout “humanisme”, toute morale naturelle sont nécessairement exclus, Plekhanov n’en est pas l’inventeur à l’usage du totalitarisme soviétique. Elles figurent déjà, nous l’avons vu, dans les écrits du grand ancêtre ; et si l’on entend par “socialisme authentique” quelque retour à son authentique pensée, le monde entier n’a rien de plus humain à attendre de ce côté-là. Aucun pays n’a jamais connu, ni ne connaîtra jamais, de communisme à visage humain.

 “La recherche de l’efficacité révolutionnaire par tous les moyens, y compris les moyens anti-humanistes, est seule dans le droit fil de la pensée marxiste (…) Ceux qui demandent à la raison pratique de justifier la conduite humaine ne peuvent le faire qu’en vertu d’une confrontation entre l’événement transitoire et la Nature durable. Aussi longtemps que l’homme est homme, les actes humains sont justifiés s’ils respectent la nature humaine, injustifiés s’ils la dénaturent.”
©Emmanuel Barbier/Sed Contra, juillet 2008


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