Alexandre Soljénitsyne Version imprimable Suggérer par mail
Portrait
Alexandre Soljénitsyne
1918-2008

“Soljénitsyne sait beaucoup mieux que moi ce qu’il doit nous apprendre, écrivait Eugène Ionesco. Mais s’il veut nous dire ce qu’il a déjà dit, que la conscience du bien est innée, qu’il n’y a pas de société possible sans amour, que toute police ne peut finalement sauvegarder un régime, que la religion est préférable à la doctrine, ne lui rira-t-on pas au nez ?” (Le Point, 18 février 1974) [...]

Alexandre Soljénitsyne en effet est croyant ; et croyant actif, croyant écrivain. Cette disgrâce-là n’est pas près chez nous aussi de lui être pardonnée. Il croit à l’ordre naturel établi par Dieu, aime la beauté de la Création, voit dans l’art “un humble apprentissage de l’harmonie du monde”, en même temps qu’un plaidoyer contre “la laideur dont l’homme l’éclabousse” (Discours pour le Prix Nobel 1972, jamais prononcé)

 

Il ne cesse de dénoncer, d’une manière substantiellement identique à celle de nos meilleurs écrivains catholiques, les illusions ou les furies qui conduisent à l’esclavage totalitaire ; il rejette avec force “l’idée que le cours meurtrier de l’histoire soit irrémédiable”, et ce mythe inhumain du “nivellement des nations et des peuples fondus dans le creuset de la civilisation moderne” (interview publiée dans Le Monde du 29 août 1973), – admirant au contraire dans les nations et leurs destinées spécifiques la vraie richesse de l’humanité : “La plus humble d’entre elles, explique-t-il, a l’éclat d’un coloris unique et incarne le reflet particulier de l’intention créatrice de Dieu” (Discours pour le Prix Nobel).

Bref, Soljénitsyne le croyant se reconnaît “tributaire d’une puissance qui le dépasse” (ibid.) et, parmi les plus nobles vertus naturelles de l’homme, à sa place, dans sa vie comme dans ses œuvres, il cultive avec une rare abnégation alliée à un très grand talent l’esprit de sacrifice, de charité lucide et d’amitié.
Il est clair que Soljénitsyne aurait beaucoup à nous apprendre. Et pas seulement sur son pays. Car il n’a pas fallu longtemps à ce juste pour embrasser dans une même aversion le matérialisme de l’Ouest et celui de l’Est : l’esprit de jouissance institutionnalisé et le communisme intrinsèquement pervers. Mais sans doute moins de temps encore, aux gardiens de la “bonne” conscience occidentale, pour étouffer sa voix...
[...]
Il ne parlait guère aux télévisions ; on ne l’a pas vu présider un congrès, ni former de parti politique. Pourtant, son combat est social dans la plus belle acception du terme. Il a vécu au cœur la sombre folie des totalitarismes contemporains, dont il a lui-même tout subi, et déjà presque tout dit. Pour seule doctrine, il appelle les hommes au refus du mensonge, à la “respiration” de l’âme, au repentir et à la conversion individuelle : faire chacun pour soi, chacun autour de soi, le contraire de la Révolution. Et les doctrines de mort ne prévaudront point. – Cet homme, c’est Alexandre Soljénitsyne.

Ce credo politique, tout chrétien doit vouloir le signer avec lui. Lui et les six grands écrivains soviétiques dont il a réuni les témoignages dans une superbe publication (Des voix sous les décombres, Seuil 1974) :
N’accusons que nous-mêmes ; tous les pamphlets anonymes, les programmes, les déclarations ne valent pas un liard. Si nous sommes, chacun individuellement, dans la fange et le fumier, c’est par notre propre volonté, et jamais aucune fange ne s’est purifiée en se mêlant à la fange du voisin... Nous entamerons l’œuvre d’affranchissement et de purification en commençant par notre âme. Avant de purifier le pays, nous nous serons purifiés nous-mêmes. C’est l’unique succession historique qui soit juste.
[...]

N’acceptons pas l’esclavage intellectuel, la participation active et constante au mensonge général. Ce n’est pas d’abord la force d’un Parti, mais l’abdication des intelligences qui assure la vraie victoire, complète, du totalitarisme :
Le système étatique que nous connaissons aujourd’hui n’est pas terrifiant en ce qu’il est anti-démocratique, autoritaire et fondé sur la contrainte physique : ce sont là des conditions où l’homme peut encore vivre sans dommage pour son entité spirituelle. Ce qui différencie absolument notre système actuel de ses prédécesseurs, c’est qu’en plus des contraintes physiques et économiques, il exige de nous une complète reddition de l’âme (...) Quand César a déjà pris ce qui revient à César et plus instamment encore exige de nous ce qui revient à Dieu – malheur à nous si nous lui cédons !” (Des voix sous les décombres, Seuil 1974.)

N’acceptons pas l’asservissement spirituel. La part vraiment essentielle de notre liberté est intérieure. Quand la force des armes nous est refusée, et si nous ne pouvons plus rien contre la désintégration sociale, contre le terrorisme intellectuel ou policier, reste la voie de “la respiration de l’âme”. La voie de la conversion et de la renaissance spirituelle ou s’engagent aujourd’hui les meilleurs écrivains de l’Est, pour la conversion de leurs propres pays. C’est le combat de l’espérance chrétienne. C’est notre prière avec Soljénitsyne.
[...]

Emmanuel Barbier/Sedcontra
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