Société
L'image aussi peut mentir Version imprimable Suggérer par mail

Les images qui ont provoqué la mise en examen de deux policiers, coupables d’avoir frappé un jeune homme menotté lors d’une arrestation à Montfermeil, ne recelaient aucun trucage : elles accusent clairement ces deux fonctionnaires d’avoir perdu leur sang-froid. Rendues publiques par www.rue89, puis diffusées par toutes les grandes chaînes de télévision et des centaines d’autres sites internet, elles n’en constituent pas moins une manipulation du public qui les reçoit déconnectées de leur contexte, comme un instantané.

L’image aussi peut mentir, par ce qu’elle ne nous dit pas… Si l’on accorde trente secondes d’antenne aux “bavures policières” dans les banlieues du non-droit, pour éviter de tomber dans le mensonge par omission, il faut impérativement en consacrer au moins le double aux conditions d’intervention des forces de l’ordre (ou des pompiers), sous le caillassage et les tirs de grosses fusées d’artifice de centaines d’émeutiers.

Le directeur de la Sécurité publique de Seine-Saint-Denis, Jean-François Herdhuin, suggère qu’un caméraman suive désormais ses troupes sur tout l’itinéraire de leurs interventions, pour “surprendre les violences commises contre la police, légitimer notre action et l’emploi de la force”. Saura-t-il convaincre les maîtres de l’information que 99% des policiers font ici leur travail dans des conditions matérielles et morales héroïques, qui mériteraient d’être régulièrement saluées et montrées aux Français ?
Hugues Kéraly
 
Homo numericus Version imprimable Suggérer par mail

“Tout homme moderne est un misérable journal”, écrivait Charles Péguy. “Il est comme un misérable vieux journal d’un jour sur lequel, sur le même papier duquel on aurait tous les matins imprimé le journal de ce jour-là.” – L’analogie s’aggrave beaucoup si nous l’actualisons : toute oreille moderne est comme une misérable machine d’enregistrement continu, qui s’enclencherait chaque jour sur les radios du jour ; et tout regard domestique, une pitoyable vidéo, un système de tuyauterie mentale qu’on s’en vient brancher le soir à heure fixe sur le courant d’eau tiède des émissions télévisées.
Les conséquences de cette terrible chosification mécanique de l’esprit sont inépuisables. Elles prennent inévitablement des allures de catastrophe chez ceux qui ont dû en subir les méfaits dès le berceau, quand le cinéma permanent de la télévision a commencé de tenir dans la famille française les fonctions catéchétiques et sacramentelles qu’on lui connaît aujourd’hui… Si les écoliers et les étudiants d’aujourd’hui n’ont presque plus d’opinion (personnelle) à émettre sur quoi que ce soit, c’est d’abord un effet de la passivité et du conditionnement audiovisuels, imposés avec les mœurs parentales depuis le jour où ils touchèrent leur premier nounours. Ces petits récepteurs à visage humain en ont trop vu, trop entendu, avant l’âge, sans sortir de chez eux. La complicité maléfique des ondes, renforcée depuis par les supports du numérique, leur a permis de se frotter un peu à tout par procuration. Et un esprit averti “d’un peu tout”, comme il est logique, n’a plus de goût véritable pour rien.
L’information tous azimuts ne l’a point nourri en profondeur, elle en serait bien incapable, mais elle a faussé gravement quelque chose dans sa sensibilité, comme en le vidant d’avance des vraies curiosités de son âge… Quant aux dommages causés à la langue écrite et parlée, dans toutes les générations, par la surconsommation quotidienne de messages “informants”, ils sont d’une telle catastrophique évidence que jusqu’aux directions des entreprises commerciales, jusqu’aux cabinets des ministres on s’en alarme aujourd’hui.
Mais il faut remarquer que si la religion “informante” finit toujours par nuire au langage, au jugement, aux facultés de concentration, ce n’est pas seulement parce qu’une consommation boulimique d’images s’oppose au libre jeu des concepts dans l’esprit. L’image sonore ou visuelle diffusée par les médias ne se contente pas de tenir au foyer la place de la lecture et de la parole. Plus profondément, elle nous en détourne. A la limite, elle en dégoûterait. Et il ne suffira jamais de fermer les boutons des récepteurs numériques pour se libérer ; car la fascination de ces têtes étrangères, les toxines du choc sensoriel brusque, l’appétit insatiable du mouvement et des couleurs continuent alors de nous habiter.
L’impérialisme de l’image – sonore, analogique ou numérique – s’est développé parmi nous à la manière d’un véritable cancer social. Brisant toutes les barrières de l’intériorité. Pulvérisant jusqu’aux impératifs élémentaires de l’équilibre, de la santé intellectuelle et morale. Il faut réagir, trouver l’antidote. Rouvrir le plus vite possible des chemins à l’esprit. En commençant par se convaincre de leur dignité ; qui constitue même notre seule dignité spécifique d’animaux pensants. L’homo numericus se meurt de vivre suspendu, dans la tête des autres, à ce qui ne dépend pas de lui… Penser, dans sa tête, à ce qui dépend de soi reste un programme beaucoup plus ambitieux.
Gabriel de Seinemont

 
Culture des mots Version imprimable Suggérer par mail

L’image nous habite plus profondément que le son et se retient mieux que lui. Gardons ce ressort présent à l’esprit dans le choix des exemples, mais également dans celui des analogies spatio-temporelles véhiculées par les mots. Chaque nation, chaque culture a les siennes, qui se sont forgées sur des images toutes simples et souvent très anciennes… Exemple :

“La goutte qui fait déborder le vase” chez nous autres Français, toujours prompts à sabrer et sabler le champagne, est une analogie gastronomique appréciée et connue…

C’est la même goutte qui remplira le verre “à ras bord“, sans débordement aucun, dans les mœurs espagnoles plus économes du précieux vino tinto : “La gota que colma el vaso !” (“Es un colmo” signifie bien “c’est un comble”, mais ce comble au-delà des Pyrénées n’a pas taché la nape, il est resté bien droit sur la table pour soulever l’indignation de tous les invités…

Et voici que notre goutte devient “la paille qui fait tomber le chameau” de nos voisins britanniques, génétiquement soucieux de gros commerce avec leurs comptoirs d’Orient : “The straw that breaks the camel’s back”

Trois analogies savoureuses, trois cultures historiques, trois nations bien distinctes, qui ne rirons pas aux mêmes mots, ne se mobiliseront point sur les mêmes représentations mentales, ni n’entreront jamais en guerre sur les mêmes considérations.
Gabriel de Seinemont

 
La "Caverne" du XXIe siècle Version imprimable Suggérer par mail

Georges Bernanos, qui n’avait pas connu l’explosion des médias de l’audiovisuel ni l’implosion du numérique, accusait le monde moderne d’être “une conspiration contre toute forme de vie intérieure”.

Vingt-trois siècles avant lui, dans son allégorie de la Caverne, Platon voyait dans les mœurs crédules et bavardes de son époque une conspiration plus générale encore contre toute forme d’attention à l’être et donc de véritable pensée.

C’est une allégorie universelle, comme le Seigneur se livrera plus tard en paraboles, et temporelle aussi car le sens n’en finit pas de se dévoiler. On peut y voir, avec le meilleur Descartes, le texte fondateur de la pensée occidentale dont notre civilisation et toutes ses sciences sont issues. Elle place les hommes dans une caverne où la vraie vie ne parvient qu’en ombres agitées sur les murs, comme un écho de ce qui se passe au-dehors, dans l’aveuglant soleil des choses intelligibles que Platon appelle les “Idées”.

Elle nous dit que toute vérité, physique, morale, métaphysique – celle des astres, des fondements de la vie, du mystère des cœurs – se cache derrière des apparences qu’il faut savoir décrypter. Non sans mal, et pas toujours pour son bien. Malheur à celui qui tente la longue ascension vers la lumière des êtres et de leur vérité, s’il se risque ensuite à retourner vers ses frères pour raconter son éblouissement ! Les hommes n’aiment pas qu’on les dérange dans les illusions collectives qui leur évitent de penser...

Si Platon avait pu deviner l’invasion de la presse, de la radio, de la télévision, du PC, du walkman, et plus encore du “grand village mondial” des enchaînés du web, du wap, du chat, du blog et de la téléphonie mobile, s’il avait pu observer avec quel soin et quel prodige d’innovations technologiques l’homme du XXIe siècle s’interdit hors médias de contempler le monde, d’interroger ses proches, voire de s’interroger lui-même sur le sens des choses et celui qu’il donne à sa vie, il aurait pu écrire sa République sans besoin de caverne, comme le best-seller le plus prophétique de toute l’histoire de la philosophie.
Gabriel de Seinemont

 
La démocratie "informante" Version imprimable Suggérer par mail

Ce n’est point parce que notre siècle serait celui du triomphe technologique qu’aucun de nous n’échappe aux influences atomisantes des principaux médias, mais parce que nous vivons, ou croyons vivre, en démocratie. Système de gouvernement qui vit lui-même de l’information, au point d’obliger la foule des honnêtes gens qui s’informaient seulement pour vivre à vivre pour s’informer.

Dans les démocraties modernes en effet, le pouvoir politique reste étroitement lié à une publicité, une pression sociale permanente pour obtenir ou simuler l’assentiment de masses qu’aucune agora ne saurait contenir. On le voit clairement à l’occasion des campagnes électorales ; mais il serait vain de séparer ici des autres domaines de l’action politique les perspectives de la campagne : le représentant “du peuple” reste toujours en situation de déclaration propagandiste et de justification publicitaire, puisqu’il ne vise qu’à s’assurer ou reconquérir des votants…

Or, sorti des questions de petits sous, le peuple sait très peu de lui-même en matière politique ce qui fera son bonheur et protégera ses biens. La classe politique, et la classe informante sans laquelle celle-ci n’existerait pas, se placent donc dans la dépendance au moins théorique d’une opinion qu’elles se trouvent par ailleurs sans cesse obligées d’entretenir ou de fabriquer. Et c’est le corps social entier qu’elles dressent ainsi à vivre dans une soumission croissante aux messages “informants”, seuls facteurs efficaces d’unité dans l’opinion des gens.

Il va de soi que la classe au pouvoir dans l’information ne se contente pas de révéler à elle-même l’opinion de la majorité. Sa tâche au contraire est de l’assujettir pour la faire progressivement “évoluer” en direction d’un modèle social déterminé. Une des meilleures techniques mises au point dans ce but par la radio et la télévision consiste à orienter la discussion des sujets, de manière indirecte mais systématique, par le choix des personnes invitées. Ainsi le principe des tables rondes et des débats, d’apparence démocratique, “objective”, se trouve-t-il efficacement vicié dans la plupart de ses applications à des fins de propagande idéologique.

Nous pourrions multiplier ici les études de cas. Chaque fois qu’il s’agit de préparer le terrain à une “évolution” politique ou morale importante, plutôt que de heurter de front les sentiments du pays réel en ouvrant le pour et le contre à la discussion, les médias s’arrangent pour imposer l’illusion que la question fondamentale se trouve déjà résolue : qu’entre spécialistes et autorités compétentes, le principe même du changement étant acquis, “irréversible”, on ne s’inquiète plus que des moyens législatifs et techniques de son application...

L’efficacité de ce système de mensonge par omission et sélection des voix repose sur l’isolement individuel des millions “d’informés”, qui imaginent avoir l’état de la question en suivant les “grands débats nationaux”.
Hugues Kéraly
 
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