Réhabiliter l’attention Version imprimable Suggérer par mail

L’étymologie du mot attention dit exactement la chose, mais en mesure aussi la difficulté : ad tendere, c’est tendre vers… Tendre mes facultés sensorielles et mentales en direction d’une personne ou d’un objet unique, qui doit impérativement exclure les autres de mon esprit le temps nécessaire à son écoute ou à son appropriation. Faire attention, chez soi comme sur son lieu de travail, c’est fermer résolument toutes les portes à la “tyrannie de l’urgence” et au tsunami perpétuel de “l’information”.
Si la personne qui vous reçoit consulte dix fois de biais sa messagerie électronique et décroche sournoisement son portable pendant tout l’entretien, elle n’a visiblement aucune chance d’avoir fait attention à vous-même, ni au sujet débattu. Son écoute est ailleurs, même si un reste de civilité l’oblige à vous trouver une place dans le champ papillonnant, superficiel et multi-canal de ses interactions avec l’environnement.
La difficulté monte encore d’un cran encore quand le contemporain branché a décidé de chercher son information (et donc de tendre son attention) sur le canal d’internet, quel qu’en soit le sujet. Non pas seulement parce qu’on y trouve de tout, dans des quantités himalayesques accessibles en très haut débit, mais parce que tout, “en ligne”, renvoie sans cesse à tout.
J’ignore quel Malin Génie a inventé le système informatique du lien “hypertexte” qui permet de changer de page ou de site en cliquant sur un mot, mais celui-là peut se vanter d’être sans le savoir le plus grand destructeur d’attention et donc d’intelligence que la science ait jamais porté… Il existe sans doute un bon usage de l’outil internet, mais il n’existera jamais un bon usage possible du système de décérébration mentale qui vous invite trois fois par page – quand ce n’est pas trois fois par phrase – à sortir d’un texte, pour disperser votre attention sur une autre source, un autre auteur, un autre sujet !
“Qui lit aujourd’hui ? écrivait Jacques Bainville. Qui comprend ce qu’il a lu ? Qui retient ce qu’il a compris ?” Bainville n’a pas connu la déraison de ce pédagogisme qui a voulu exclure l’analyse de texte de l’instruction des enfants, ni encore moins les ravages du numérique intégral sur l’ensemble de nos générations. Mais il reniflait bien la dérive, la “tendance lourde” du monde contemporain : casser le ressort de l’attention au réel, aux choses, aux textes, comme celui de la véritable attention au prochain.
©Gabriel de Seinemont/Sedcontra.fr, sept. 2009
 

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