Le premier mot lâché… Version imprimable Suggérer par mail

Le premier mot écrit doit naître de lui-même d’un au-delà des mots qui s’est imposé dans l’esprit avec suffisamment de force pour en suspendre les mécaniques et le vagabondage. L’intelligence n’a rien à faire ici de la rapidité, ni de cette forme bien française “d’esprit” où avortent dans l’œuf la plupart de nos méditations, pour se dissoudre dans la médisance et le jeu de mots. Elle consiste au contraire, par un certain nombre de disciplines mentales, à ralentir
assez en soi-même l’orgueilleux tumulte ordinaire de la pensée pour donner une consistance nouvelle aux concepts et à leurs enchaînements, comme un beau tableau donne un contenu et une intensité nouvelle à n’importe quel sujet, en y arrêtant la vue.
Tel est l’étrange lien – du moins le plus total – qui unit le dessin à la littérature… L’artiste superpose un trait au trait déjà fixé, qui s’allie au mouvement du second pour jaillir en direction du troisième : cette tension du trait, dans le dessin, est la marque d’une inspiration authentique, parce qu’elle témoigne de l’abstraction qui s’est matérialisée dans l’œuvre, de la “parabole” conçue par l’esprit sur une donnée des sens, avec la plus grande simplicité possible de moyens… L’écrivain ordonne un discours qui voudrait, par delà les mots, enchaîner le regard du lecteur au mouvement, au déployement dans l’espace d’une certaine intuition de l’esprit: la beauté du style implique comme dans une symphonie le sentiment d’une nécessaire progression. Et tous deux sont issus d’un temps d’indétermination, d’un bruit peut-être, d’un regard, d’un accord retrouvé pour entrevoir, dans l’objet oublié là-bas près du fauteuil ou dans un souvenir, un éclat de la vérité à naître... Nous pouvons bien supposer que, dans la vie de l’artiste, ce seconde seule lui permet de toucher au divin ; et qu’il faudra parfois des années pour en inscrire l’émerveillement au cœur d’une œuvre capable tant bien que mal de lui succéder.
  Le dessin est plus beau, dans l’ordre des techniques. On voit bien que c’est lui qui le mieux dissimule la bavure initiale du jet, l’imperfection foncière de tous nos comencements d’exécution, rapidement ensevelie sous l’aspect de l’ensemble. Mais lorsque l’on écrit, est-ce que tout ne tend pas à corriger l’erreur du premier mot lâché, la formidable erreur du premier mot à l’encre sur un si beau papier ?
Gabriel de Seinemont
Pour en savoir plus :
Henri Charlier : “L’art et la pensée”  
 
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