| Homo numericus |
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“Tout homme moderne est un misérable journal”, écrivait Charles Péguy. “Il est comme un misérable vieux journal d’un jour sur lequel, sur le même papier duquel on aurait tous les matins imprimé le journal de ce jour-là.” – L’analogie s’aggrave beaucoup si nous l’actualisons : toute oreille moderne est comme une misérable machine d’enregistrement continu, qui s’enclencherait chaque jour sur les radios du jour ; et tout regard domestique, une pitoyable vidéo, un système de tuyauterie mentale qu’on s’en vient brancher le soir à heure fixe sur le courant d’eau tiède des émissions télévisées. Les conséquences de cette terrible chosification mécanique de l’esprit sont inépuisables. Elles prennent inévitablement des allures de catastrophe chez ceux qui ont dû en subir les méfaits dès le berceau, quand le cinéma permanent de la télévision a commencé de tenir dans la famille française les fonctions catéchétiques et sacramentelles qu’on lui connaît aujourd’hui… Si les écoliers et les étudiants d’aujourd’hui n’ont presque plus d’opinion (personnelle) à émettre sur quoi que ce soit, c’est d’abord un effet de la passivité et du conditionnement audiovisuels, imposés avec les mœurs parentales depuis le jour où ils touchèrent leur premier nounours. Ces petits récepteurs à visage humain en ont trop vu, trop entendu, avant l’âge, sans sortir de chez eux. La complicité maléfique des ondes, renforcée depuis par les supports du numérique, leur a permis de se frotter un peu à tout par procuration. Et un esprit averti “d’un peu tout”, comme il est logique, n’a plus de goût véritable pour rien. L’information tous azimuts ne l’a point nourri en profondeur, elle en serait bien incapable, mais elle a faussé gravement quelque chose dans sa sensibilité, comme en le vidant d’avance des vraies curiosités de son âge… Quant aux dommages causés à la langue écrite et parlée, dans toutes les générations, par la surconsommation quotidienne de messages “informants”, ils sont d’une telle catastrophique évidence que jusqu’aux directions des entreprises commerciales, jusqu’aux cabinets des ministres on s’en alarme aujourd’hui. Mais il faut remarquer que si la religion “informante” finit toujours par nuire au langage, au jugement, aux facultés de concentration, ce n’est pas seulement parce qu’une consommation boulimique d’images s’oppose au libre jeu des concepts dans l’esprit. L’image sonore ou visuelle diffusée par les médias ne se contente pas de tenir au foyer la place de la lecture et de la parole. Plus profondément, elle nous en détourne. A la limite, elle en dégoûterait. Et il ne suffira jamais de fermer les boutons des récepteurs numériques pour se libérer ; car la fascination de ces têtes étrangères, les toxines du choc sensoriel brusque, l’appétit insatiable du mouvement et des couleurs continuent alors de nous habiter. L’impérialisme de l’image – sonore, analogique ou numérique – s’est développé parmi nous à la manière d’un véritable cancer social. Brisant toutes les barrières de l’intériorité. Pulvérisant jusqu’aux impératifs élémentaires de l’équilibre, de la santé intellectuelle et morale. Il faut réagir, trouver l’antidote. Rouvrir le plus vite possible des chemins à l’esprit. En commençant par se convaincre de leur dignité ; qui constitue même notre seule dignité spécifique d’animaux pensants. L’homo numericus se meurt de vivre suspendu, dans la tête des autres, à ce qui ne dépend pas de lui… Penser, dans sa tête, à ce qui dépend de soi reste un programme beaucoup plus ambitieux. Gabriel de Seinemont |
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