| Au premier mot, on saura… |
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Les temps sont à la grossièreté expéditive, jusque dans la façon d’aborder son prochain. Plus personne ou presque ne vous souhaitera le bonjour avec un vocatif à la clé. “Hello”, façon américaine (“ola” en espagnol) paraît tout suffisant. Si vous répondez : “Bien le bonjour, monsieur Dumolet, comment vous portez-vous ce matin ?”, c’est débarquer d’un autre siècle. Dumolet s’interloque, il vous regarde. La barbarie téléphonico-médiatique est rompue. J’ai remarqué qu’on pouvait obtenir de ses semblables d’étonnants résultats en s’adressant à eux dans les formes grammaticales d’avant Mai-68. Par exemple, l’interrogative directe : “Auriez-vous un instant, s’il vous plaît ?” On espère bien qu’il l’a mais la question reste courtoise, elle ne commande pas. “Vous avez un instant?” ne laisse plus formellement aucune place à l’autodétermination. Pour le dire gentiment, il faudra minauder…
Les enseignants, les journalistes de l’audiovisuel et les politiciens qui leur répliquent dans le même dialecte donnent un détestable exemple d’incivilité et d’agressivité quotidiennes au pays entier : “T’es où ?”… “Vous vous situez comment ?”… “Votre réponse, c’est quoi?”… Les tours les plus simples et les mieux rodés, ceux qui font la politesse de la langue à défaut même de bons sentiments, semblent écorcher la bouche du haut en bas de l’échelle sociale, comme pour ajouter la violence verbale à celle des autres agressions.
Appliquons-nous à rester polis avec tout le monde jusque dans l’ordre et le choix des mots: c’est plus efficace, même pour contre-attaquer. Cultivons le voussoiement sélectif, les vocatifs d’usage, l’interrogation directe, la subordonnée subjonctive et toutes les autres “conventions” syntaxiques qui modulent en français la véritable attention au prochain. La courtoisie de notre langue, qui pouvait faire un gentilhomme de n’importe quel sujet, véhicule des siècles de chaleur humaine et de savoir-faire social. Elle est capable de désarmer encore bien des morosités.
Seules quelques brutes épaisses prendront pour une insulte de se voir traiter comme des rois. Les autres d’instinct en sentiront la caresse, et se mettront en quatre pour rendre la monnaie. Une nouvelle civilité naîtra, avec un nombre grandissant d’adeptes, novices ou confirmés. Au premier mot, on saura : celui-ci est de la famille, celui-là y aspire, bienvenu dans le cercle des néo-civilisés !
©Gabriel de Seinemont / Sedcontra.fr
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