| Pour en finir avec le postulat de “l’explosion” démographique |
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DOSSIER
Pour en finir avec le postulat de "l'explosion démographique"
Les chiffres ont sur nous d’étranges pouvoirs. Plus ils excèdent les capacités du calcul individuel, plus nous leur prêtons d’objectivité. Au-delà d’un certain ordre de grandeur, ils s’imposent si fort à notre imaginaire comme le produit d’appareils mathématiques hautement élaborés que nous perdons à leur contact toute faculté critique : le chiffre, quoi qu’il nous dise, passe pour l’expression la plus “scientifique” du vrai. La prévision démographique bénéficie elle aussi de ce préjugé. Ses prophéties sont reçues sur parole, sans examen préalable des hypothèses. Ni de l’obscure alliance qu’elle est en train de passer avec l’éco-catastrophisme, la culture de mort et les prophètes irresponsables de la “décroissance”.
E n matière de population, le traitement statistique des données marque pourtant un progrès qui ne se discute pas. L’approche des phénomènes sociaux, la politique elle-même sont devenues tributaires des apports de l’analyse démographique. Mais les résultats si instructifs de ces analyses font rarement la “une” des médias. On leur préfère les fragiles projections tirées sur l’avenir, de préférence catastrophiques, et toujours à l’échelle du monde entier.
L’extrapolation démographique fait désormais partie d’un arsenal de lutte idéologique, qui a partie liée avec l’éco-catastrophisme, la culture de mort et les mauvais prophètes de la “décroissance”. On entretient ainsi dans l’ensemble des pays développés une véritable hantise de la surpopulation, quand la plupart d’entre eux voient leur taux de natalité décroître de façon continue, et ne “remplacent” plus les générations ! De grandes nations historiques comme la France, et plus encore l’Allemagne, ne maintiennent plus en effet leur population (et leur économie) que sous l’effet conjugé du veillissement des autochtones et d’un apport massif de l’immigration.
La planétarisation systématique des perspectives de population est scientifiquement un abus, et socialement la plus dangereuse des illusions. L’analyse démographique en effet ne prend vraiment son sens que pour une société donnée. La notion même de “surpopulation”, si c’est là le danger imminent, ne peut s’évoquer de façon identique dans des conditions géographiques, économiques et sociales différentes.
Un seul exemple. L’Afrique vient de dépasser le milliard d’habitants (grâce aux méfaits de l’héritage colonial qui a mis fin à l’esclavage, aux guerres tribales et lui a permis d’endiguer ses plus grandes endémies) ; on prédit que sa population – aujourd’hui la plus jeune du monde – va doubler d’ici 2050. Le mythe tant annoncé de “l’explosion démographique” n’aura donc lieu qu’en Afrique ; mais c’est aussi un continent sous-peuplé : 30 habitants au km2, quatre fois moins que la vieille Europe.
Analyser les causes de la “transition démographique”
On sait que, durant des millénaires, la population mondiale augmente à un rythme extrêmement lent, voisin de 0,05 % par an. Des Grecs au siècle de Louis XIV, l’humanité entière s’évalue en centaines de millions. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour enregistrer la première amélioration sensible, essentiellement par la disparition des grandes famines et l’élimination progressive des épidémies les plus redoutables.
Depuis, les progrès de la médecine et ceux de la croissance démographique sont très étroitement liés. Au XIXe et au début du XXe siècle, la prévention, le traitement des maladies, joints à l’amélioration des conditions matérielles, portent à près de l % l’augmentation annuelle de la population du globe. L’accélération subite date des années trente, avec la découverte de la chimiothérapie qui marque le grand recul des maladies infectieuses. La courbe décroît momentanément pendant la Seconde guerre mondiale, pour reprendre dès 1945-1950 son mouvement d’ascension prononcé, avec une augmentation annuelle supérieure à 2 %. Et le “baby-boom” d’après-guerre auquel tant d’entre nous doivent leur apparition à la vie ne vient en fait que renforcer le grand fauteur, le grand multiplicateur de croissance déjà dans la place : l’utilisation généralisée des antibiotiques.
Contrairement à ce qu’on imagine quelquefois, la brusque croissance du genre humain n’a donc pas son origine dans une augmentation de la taille moyenne des familles (les taux de natalité évoluent très lentement, en situation normale), mais dans une diminution massive des taux de mortalité, surtout infantile. Il faut bien voir en effet qu’à nombre de naissances égal, la population croît d’une manière strictement proportionnelle à la longévité moyenne. Or l’évolution de ce facteur a été considérable dans le monde entier, jusqu’à une période assez récente.
Les progrès de “l’espérance de vie” sont-ils illimités ?
Certes, les humains ne meurent pas beaucoup plus vieux plus vieux qu’autrefois ; mais l’accroissement de la durée moyenne de la vie montre qu’ils arrivent beaucoup plus nombreux à l’âge du vieillissement naturel. L’espérance de vie à la naissance, qui stagnait à 30 ans sous la Révolution Française, dépasse aujourd’hui les 80 ans, et continue encore de gagner quelques mois de plus par année… Ce fait n’est jamais assez souligné : il explique, pour une très large part, les doublements successifs de la population mondiale enregistrés entre 1850 et 2000 (de 1 à 6 milliards), et le nouveau seuil qui s’annonce avec les 9 milliards supposés mais vraisemblables du milieu du XXIe siècle. En même temps, il devrait nous rassurer.
Car l’effet démographique des grandes découvertes médicales s’épuise peu à peu. De nouvelles maladies, de nouveaux virus viennent rétablir une sorte d’équilibre biologique. L’accumulation et la rapidité des progrès ont rendu impossible de reculer beaucoup plus loin le seuil de la longévité moyenne. – Que si, par simple hypothèse d’école, on escomptait en ce domaine d’autres victoires imminentes, une société hyper-médicalisée avec 1 % de mortalité à l’ancienne et 99 % de centenaires potentiels, il faudrait au moins poser comme limite supérieure au vieillissement collectif celle de la vie humaine prise individuellement : l’effet très fortement dépressif de la rencontre du seuil supérieur de longévité serait simplement retardé ; il est absurde de ne pas compter avec lui.
La logique mathématique n’est pas celle du vivant
Dans les prévisions démographiques établies à ce jour, tout se passe comme si l’amélioration générale de la longévité humaine n’était pas un phénomène relatif à l’histoire, à la civilisation, mais une donnée d’avenir irréversible et continue ; c’est-à-dire comme si l’expansion devait indéfiniment se poursuivre au rythme enregistré à partir des années trente, l’humanité doublant de volume en des périodes de plus en plus rapprochées dans le temps… Mais la logique mathématique n’est pas celle du vivant.
II ne faudra pas longtemps pour apercevoir que la chute des natalités au-dessous du seuil de remplacement des générations, dans la plupart des pays “développés”, comporte des conséquences redoutables sur l’équilibre économique des nations : en moins de deux générations, c’est le renouvellement de la population active qui ne se trouve plus assuré. Déjà, dans bien des pays industrialisés, les charges qui pèsent sur les entreprises et les travailleurs passent pour beaucoup trop lourdes. Comment pourraient-elles ne pas s’alourdir davantage, si le nombre des retraites augmente plus vite que celui des emplois ? et même devenir économiquement insupportables, si la population active stagne ou vient à diminuer ?
A la limite, une société qui n’est plus capable d’assurer par un minimum de croissance son avenir démographique devra vite choisir entre une paupérisation accélérée, ou la suspension générale des droits à la retraite. Ensuite, la productivité d’un nombre de plus en plus grand de travailleurs baissant avec l’âge, il faudra bien qu’elle rationne la consommation – ou supprime chaque année au moins autant de vieillards qu’elle aura refusé d’enfants. De toutes façons, elle entre dans la voie du génocide généralisé.
Les yeux figés sur les neuf milliards d’êtres humains de l’horizon “2050”, notre intelligentsia malthusienne s’alarme des pollutions, de l’urbanisation excessive, des inégalités sociales, de l’épuisement des ressources naturelles de la planète ; elle accuse la prolifération des pauvres dans les pays “en voie de développement” ; le seul danger dont elle ne parle point, c’est celui où nous entrons, celui de notre propre auto-destruction. Faut-il vraiment haïr la vie pour se laisser ainsi mourir, de peur, en regardant grandir les enfants des autres !
©Emmanuel Barbier / sedcontra.fr, déc. 2009
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