Le “sed contra” d’un grand témoin Version imprimable Suggérer par mail
Manipulations génétiques
Le "sed contra" d'un grand témoin

Jacques Testart, père scientifique du premier bébé éprouvette français né en 1982, est directeur de recherche à l’Inserm. Il se bat aujourd’hui pour “une science contenue dans les limites de la dignité humaine”, avec l’autorité d’un homme qui sait ce qui se passe dans les laboratoires et surtout dans la tête des chercheurs, “incapables d’admettre qu’une seule parcelle du vivant puisse leur échapper”. Dans une interview donnée en 2000 à Médecines Douces”, Jacques Testart se prononçait déjà en langage clair et accessible à tous sur “l’illusion scientiste” qui conduit à briser toutes les barrières du mystère et du respect de la vie.


Sur les apprentis-sorciers qui “choséifient” l’embryon

– Le Conseil d’État propose d’autoriser la recherche sur l’embryon humain. Si elle aboutissait, celle-ci devrait permettre de corriger les anomalies génétiques, d’effectuer des greffes pour les personnes atteintes de maladies incurables, etc. Que pensez-vous de cette autorisation ?

– Avant de devenir fœtus, puis hommes, nous avons tous été embryons. Cela impose qu’on regarde l’embryon d’une certaine manière. Je ne défends pas l’embryon, je défends l’humanité. (…) Les généticiens vont pouvoir travailler sur les toutes premières cellules de l’embryon, les cellules souches, mais ils ne savent pas si c’est faisable. Ils veulent qu’on leur fasse crédit sans apporter la preuve que cela est réalisable. Je suis contre cette démarche. On ne confie pas la conduite d’une Porsche à quelqu’un qui n’a pas montré qu’il sait conduire. Procéder directement à l’expérimentation sur l’embryon humain revient à en faire une chose, à le « réifier », à l’instrumentaliser.

– Comment interprétez-vous cette demande des scientifiques ?

– Ils agissent comme s’il leur était insupportable de voir une parcelle du vivant leur échapper. Les scientistes croient que la science est le moyen du bien de l’humanité. Ils pensent que plus le monde sera technique, plus l’homme sera heureux. De ce point de vue, je suis un anti-scientiste.

– Le Conseil d’État propose que les expériences soient limitées aux cellules surnuméraires qui ne feraient plus l’objet d’un projet parental. Est-ce que ce garde-fou vous paraît suffisant ?

– Les cellules disponibles ne sont pas infinies. Une femme ne produit dans sa vie que quelques dizaines d’ovules. Aujourd’hui, on limite l’expérience aux embryons disponibles. On risque d’en produire demain aux seules fins de la recherche. Raison de plus pour dégrossir le projet « thérapie cellulaire » avec des embryons d’animaux.


L’adoption reste préférable à l’insémination

– Le Conseil d’État se prononce contre la révélation de l’identité du donneur en cas d’insémination artificielle avec donneur. Qu’en pensez-vous ?

– Je suis pour qu’on laisse aux parents le choix de savoir qui est le donneur. Nul n’a pu démontrer une supériorité éthique de l’anonymat du don. Mais en revanche les séquelles psychologiques de cette pratique sont de plus en plus évidentes. Il n’est pas équivalent d’avoir été conçu par l’homme qu’on appelle papa, ou de procéder à d’autres artifices conduisant à nier définitivement la continuité des générations dans laquelle l’homme pourra s’inscrire. En ce sens, l’adoption, qui donne un foyer à un enfant, me paraît plus généreuse que l’IAD (insémination avec donneur) qui fabrique un enfant pour un foyer. (…)


Le pire des racismes : celui du gène

– Vous soulignez les menaces d’eugénisme que font peser les techniques de procréation. Sur quoi vous fondez-vous ?

– L’eugénisme, c’est la sélection des meilleurs et l’élimination des autres. Les techniques telles que le dépistage pré-implantatoire (DPI) et le diagnostic prénatal (DPN) donnent cette possibilité. Le DPN peut conduire à un avortement en cas de grave anomalie, le DPI ne devrait être toléré que si on est capable de limiter son champ d’action aux pathologies graves. Pour la première fois dans l’humanité, le DPI va permettre de choisir les « bons » embryons. Sur quels critères ? On pourra avoir le gamin de son choix ! On va choisir selon les critères sanitaires. Tous les parents désirent éviter à leur enfant des difficultés de santé. On choisira le plus performant, le meilleur. Nous allons être dans une situation révolutionnaire, capables de répondre à la hantise ancestrale de la malformation, du handicap, comme à la hantise moderne de la non-compétitivité. Je suis pour laisser la place à l’aléatoire.

– Vous employez parfois l’expression « racisme du gène ». Qu’entendez-vous par là ?

– Il y a un racisme bête, celui fondé sur la couleur de la peau. Mais il y a peut-être pire, celui de la sélection du gène le plus performant, avec label scientifique.


Si les donateurs savaient à quoi sert leur argent…

– Le Téléthon célèbre chaque année les progrès de la génétique, ses possibles performances curatives. Qu’en pensez-vous ?

– C’est scandaleux. Le Téléthon rapporte chaque année autant que le budget de fonctionnement de l’Inserm tout entier. Les gens croient qu’ils donnent de l’argent pour soigner. Or la thérapie génique n’est pas efficace. Si les gens savaient que leur argent va d’abord servir à financer des publications scientifiques, voire la prise de brevets par quelques entreprises, puis à éliminer des embryons présentant certains gènes déficients, ils changeraient d’avis. Le professeur Marc Peschanski, l’un des artisans de cette thérapie génique, a déclaré qu’on fait fausse route. On progresse dans le diagnostic, mais pas pour guérir. De plus, si on progresse techniquement, on ne comprend pas mieux la complexité du vivant. Faute de pouvoir guérir les vraies maladies, on va chercher à les découvrir en amont, avant qu’elles ne se manifestent. Cela permettra une mainmise absolue sur l’homme, sur une certaine définition de l’homme.

– Quel jugement portez-vous sur le siècle écoulé ?

– On fabrique des choses qui n’ont aucune utilité, les organismes génétiquement modifiés, dont personne ne veut… C’est une perversion de la civilisation. On mène une vie de fous pendant que d’autres sont sans travail et meurent de faim. Le vrai progrès n’est pas dans la capacité technique, mais dans l’amélioration des relations, dans l’humanité, dans la joie. (…)

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site personnel du savant : http://jacques.testart.free.fr/
 

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