| La nuit de l’Enfant |
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CONTE DE NOËL
La nuit de l'Enfant
Ce fait divers en forme de conte de Noël qui a plus de vingt ans pourrait se reproduire aujourd’hui à l’identique en Colombie, en Equateur, au Pérou, dans les zones limitrophes du sanctuaire des FARC, et dans bien des pays d’Afrique noire abandonnés aux désastres de la guerre civile… Mais quand la réalité dépasse à ce point la fiction, on peut encore faire semblant de l’avoir inventée. Toute ressemblance avec des lieux et des personnes existants ou ayant existé est donc ici rigoureusement intentionnelle.
République du Salvador... La seule nation du monde à porter le nom du Sauveur. Un timbre-poste sur l’atlas mondial : le plus petit pays du “sous-continent” US, plus bas que le Mexique, presqu’à toucher l’isthme de Panama. C’était sous ces tropiques le mieux peuplé et le plus riche aussi. On l’appelait “la Suisse de l’Amérique centrale”. Pendant quinze ans, ses habitants n’auront connu que la guerre, la pire de toutes – celle qui prend les civils en otage pour assurer ses positions...
L’axe “Moscou-La Havane-Managua” d’avant la chute du Mur fournit ici la guérilla par containers entiers, déléguant sur place ses meilleurs conseillers. Ils se chargent d’expérimenter au Salvador les dernières générations des missiles soviétiques miniaturisés : des engins à tête chercheuse qui tiennent dans un gros sac à dos, et peuvent abattre à n’importe quelle altitude, n’importe quelle vitesse, un avion civil ou un hélicoptère de l’armée ! L’équipement de l’armée régulière, en face, paraît moins sophistiqué ; mais les jeunes vies sont nombreuses ; et le service obligatoire vient d’être porté à trois ans...
José Napoleon Duarte, le président qui voulait “dialoguer avec la guérilla”, rumine sinistrement son échec dans un exil doré à Miami. La Junte militaire au pouvoir a déclaré l’état de siège permanent. Elle contrôle la capitale, San Salvador, les trois régions qui l’entourent et la moitié des côtes sur le Pacifique, par où transitent désormais les vieux “surplus” du matériel de guerre américain. La guérilla, toutes tendances confondues, abrite encore ses bases arrières dans les montagnes, à proximité du Honduras et du Guatémala. Mais ses hommes peuvent frapper efficacement sur les deux-tiers du territoire salvadorien. Ils s’en prennent aux cars de transport scolaire, surchargés d’excellentes victimes potentielles à l’heure de la rentrée des classes, incendient aussi les récoltes, mitraillent les troupeaux, font sauter les routes et les ponts avant de se retirer...
Même la route de l’aéroport reste incertaine, un jour sur deux : la succession des collines y est terriblement propice aux coups de main ; on ne relève plus les cadavres, en-dessous du grade de commandant.
Un fait divers à Santa Ana
Nous sommes au début du mois d’avril 1984. La petite ville de Santa Ana, à 66 km de la capitale, près de la frontière guatémaltèque, n’en finit pas d’agoniser. Dix fois conquise par la “Guérilla”, dix fois reprise par l’armée. N’était ce qu’il reste d’architecture coloniale, on croit revivre ici le Beyrouth des années soixante-dix... Rues défoncées par les chars, façades noircies, éventrées, brutalement ouvertes sur ce qui fut l’intimité et le bonheur des gens : cuisinières, sommiers de lit, vestiges de carrelage ou de papier peint, pauvres couleurs d’une vie éteinte sans sommation, désarticulée.
Le soleil s’est couché trop vite, selon ses habitudes tropicales, emportant avec lui la lumière dorée qui s’attardait au sommet du volcan de Santa Ana.
Maria Dolores Martinez pousse doucement la vieille tôle ondulée qui renforce tant bien que mal la porte de sa maison. Elle tend l’oreille. Les claquements secs du tir automatique, ponctués de lourdes explosions d’obus, commencent à s’éloigner vers l’Est. A nuit noire, ils se tairont. On tue encore ici ou là, dans les faubourgs, à la lumière des phares, mais les rues de la ville ne sont plus éclairées...
Tous les magasins qui survivent à la guerre ont remplacé leurs vitrines par des parois épaisses en béton armé : un judas minuscule, dans le blindage des portes, permet de s’assurer des bonnes intentions du client. Maria Dolores laisse la caserne de la Guardia Nacional sur sa droite, contourne la place et le massif obscur des arbres, sans un regard pour les colonnades blanches du superbe théâtre de Santa Ana, abandonné mais intact, fantôme d’un passé heureux.
La voici sur le parvis désert de la cathédrale. Les grilles sont restées entrouvertes, la porte aussi. Maria se glisse dans son ombre, avec soulagement… La statue de sainte Anne, patronne de la ville, brille comme chaque soir derrière sa forêt de cierges allumés, témoins de tant de malheurs qui n’ont plus de voix. Une statue de la Vierge Marie enfant, sa fille, vêtue d’une robe jaune éclatante, se tient sagement à côté. Maria s’est signée trois fois, à l’espagnole, et a préparé un cierge, elle aussi... Son visage pénètre un instant dans la petite chaleur et la lumière dansante des multiples feux.
De longs cheveux noirs retenus sur la nuque laissent voir une peau très mate, très lisse, encore marquée par les rondeurs de l’enfance. Ses yeux mi-clos, fendus à l’indienne, comme sur l’image de la Virgen de Guadalupe, brillent doucement. Les pommettes saillantes, l’épaisseur des lèvres et du nez, tous les traits du visage accusent cette race ancienne d’Amérique centrale qui, dans l’enfance, ajoute encore à la gravité. Sous la tristesse des beaux yeux bruns, si grands, si réguliers, on devine un immense abandon...
Au bout du transept, à droite, Maria s’agenouille devant l’autel de marbre blanc. Deux colonnes encadrent ici une grande statue du Christ. Plus loin, dans l’ombre, une vieille femme ensevelie dans sa mantille noire règle ses comptes avec la Vierge ou saint Joseph sans s’occuper du marmot qui rêvasse, affalé sur le prie-Dieu voisin. Une odeur d’encens refroidi et de cire chaude flotte dans la semi-lumière de la cathédrale… Maria est tendue, comme tous ceux que la guerre a laissés en vie. Au moindre craquement de chaise, amplifié par l’immensité de la voûte, ses épaules tressaillent sous la robe de coton. Un cierge vient de s’éteindre en grésillant. Maria ne se sent pas plus forte : son âme aussi vacille, comme la flamme, désemparée. – Santissima Ana, Madrecita, ils m’ont tué mon père, aidez-moi !
Maria ferme les yeux pour prier. En vain. Comme chaque soir, les images de l’horrible scène s’imposent aussitôt. C’était il y a six mois, en plein midi. Son frère Luis était parti dans la montagne. Le père Martinez s’activait au garage pour réparer un minibus Toyota. Deux clients venus de San Salvador attendaient en bavardant qu’il en ait terminé.
Soudain, cinq ombres ont surgi. Une femme en tenue léopard dirigeait le commando. Tout s’est passé très vite, sans un cri. Le père et les deux hommes furent plaqués au mur de la maison voisine. Deux rafales ont suffi. C’est la femme qui disposa la signature habituelle des guérilleros – “Traidores”, “Enemigos del Pueblo” – sur les corps effondrés dans la rue, avant de disparaître avec les autres au volant de la Toyota. Le mur de la maison conserve encore les traces de cet assassinat.
A Santa Ana, personne ne put donner la moindre explication. Tio Martinez, comme on l’appelait, était l’un des conseillers municipaux les plus écoutés de la ville. Un homme juste et simple, de bon sens. On ne lui connaissait aucune activité partisane, aucun ennemi... Erreur sur a personne ? Crime gratuit pour entretenir la haine et l’insécurité ?
Maria aimait passionnément ce père qui la protégeait des violences et des vulgarités du siècle, à l’indienne, sans un mot de trop. Après trois mois entiers de larmes, elle avait repris courage, assumant l’organisation quotidienne de la vie bien modeste qu’elle partageait désormais avec Luis, le frère aîné. Mais on ne la voyait plus rire, ni bavarder... Le meilleur de sa force se réveillait seulement le soir pour affronter les dangers de la ville jusqu’au parvis de cette cathédrale, où le sourire de sainte Anne, patronne du lieu, la mort et la douceur du père l’attendaient...
La vieille femme est partie, traînant son marmot. Maria Dolores prie maintenant avec ferveur, d’un bloc, comme on se jette à l’eau. Dieu va l’aider. Dieu est Amour, Il doit l’aider… Ne suffirait-il pas de Lui ouvrir son âme, en fermant les yeux ? Maria a perdu le sentiment du temps. De la guerre. Des dangers. Le martèlement de la grosse horloge, dans le clocher, lui renvoie comme l’écho d’un cœur énorme, l’écho de sa douleur ouverte et mystérieusement apaisée. Les cierges du grand autel projettent des ombres fantastiques sur le vert délavé des murs de la cathédrale, luisants d’humidité.
S’il vous plaît, Padrecito...
Quand Maria Dolores s’aventure à nouveau sur la place, le ciel est d’encre, joliment étoilé. Un vent tiède s’est abattu sur la ville, soulevant la poussière des rues. Plus un bruit de moteur. Plus un coup de feu. Le centre ville est désert, terriblement silencieux. Maria n’a jamais pu s’y faire. La disparition des musiques et des chants, des éclats de voix, de ces multiples bruits domestiques ouverts sur la rue, qui jouent la nuit tropicale dans toute l’Amérique latine, du Rio Grande à la Terre de Feu, pèse ici durement. La guerre ne tue pas seulement les hommes. Elle a volé la vie. Maria frissonne. Il faut rentrer. Luis va s’inquiéter. La jeune fille connaît un raccourci : elle passera derrière le théâtre par une zone bombardée qui sert maintenant de décharge à la population... Le cœur battant, l’Indienne s’engage au jugé dans ce désert hétéroclite et malodorant. A mi-chemin, le silence est rompu soudain par une plainte minuscule, mal définie, comme un petit cri d’animal blessé. Maria, qui n’a connu que la guerre, a l’oreille affûtée.
– Quien anda por alli ...? Qui va là ?
Un vagissement plus net lui répond. Maria Dolores n’a pas de lampe, mais ses yeux se sont faits à l’obscurité. Trois pas plus loin, dans les décombres d’une maison incendiée, elle discerne un amas de chiffons. Le bruit vient de ce tas. Il est bien sans danger : accroupie dans l’ombre, Maria découvre un nouveau-né!
L’enfant paraît vraiment minuscule, il doit avoir quelques jours seulement. Il n’émet aucun bruit, et semble contempler le ciel de ces grands yeux sans fond, bleu nuit, qui sont le privilège de tous les nouveaux-nés...
– Dios mio !
La jeune fille s’est signée trois fois, précipitamment. Elle observe le champ de ruines, sidérée. Qui a pu déposer là cet enfant, ficelé dans des lambeaux de cotonnade, mal protégé de la nuit par une aile de voiture rouillée ? qui a choisi de l’abandonner en lieu où personne ne s’arrête, mis à part d’énormes rats, fort capables de le dévorer ?
Maria Dolores prend le bébé dans ses bras. Il a l’air propre, en bonne santé. Que faire ? La cathédrale est encore proche. Le montrer au Padre ? Voilà une bonne idée. Et la petite Indienne reprend le chemin de la cathédrale, à toutes jambes, à toutes forces, le souffle court et l’âme en feu, l’Enfant serré dans ses bras.
Le Padre, Pedro Juarez, affiche la quarantaine légèrement famélique des hommes qui ne s’appartiennent pas. Il dessert une cathédrale splendide, mais le Salvador doit compter peu de prêtres aussi démunis. On le croirait tout droit sorti de La Puissance et la Gloire, le beau roman de Graham Green. Vêtu d’un éternel pantalon gris et d’une chemise de clergyman cent fois reprisée, où il accroche ensemble une amulette indienne et une petite croix métallique simplement chromée, l’abbé Juarez est resté un point fixe dans le tourbillon de la guerre pour les familles de Santa Anna. Chaque matin à sept heures, après la messe, ceux qui ont trop mal quelque part et doivent le dire à quelqu’un sont sûrs de le trouver.
On raconte qu’il s’échappe souvent, aux périodes d’accalmie, pour tenter de “convertir à l’Evangile” les guérilleros du Volcan. Mais le soir, dans le petit deux pièces qu’il occupe derrière la sacristie, on s’entasse à nouveau pour venir lui parler... Jusqu’à présent, le Padre n’était parvenu qu’à susciter la haine des fractions dures, comme celle qui devaient causer la mort du vieux Martinez, ou la commisération des notables de Santa Ana.
Mais Pedro Juarez est prêtre catholique indien, et quoi de plus obstiné qu’un Indien ? un homme qui compte les jours en lunes, et rumine une parole de sagesse sur trois générations? Le temps des Indiens n’est pas le nôtre, non plus que leurs critères de force et de rationalité. Et le cerveau qui galope dès ce monde dans la Prairie Lumineuse du Père n’a pas besoin d’espérer pour entreprendre, selon l’adage cartésien, ni de réussir pour persévérer… Un jour ou l’autre, l’Esprit viendra. Il faudra bien L’entendre, et Lui abandonner sans paroles nos bonnes ou nos mauvaises raisons.
Après l’assassinat de son père, Maria avait aimé cette présence chaude et directe, qui lui montrait la Croix, mais ne demandait pas d’oublier. Elle le connaît depuis deux ans. Il arrivait alors du petit port de La Union, au pied de la Puerta de los Angeles, cette immense formation rocheuse que les Indiens continuent d’appeler la Puerta del Demonio, parce que Satan lui-même y serait apparu...
Sur le parvis de la cathédrale, Maria s’immobilise, joyeuse, essoufflée. L’abbé Juarez, qui fermait les portes, remarque le sourire avant d’apercevoir le minuscule fardeau... Tout de même, quelle imprudence ! Si la Guardia patrouille dans le centre, que va-t-il faire de sa petite protégée ?
– Maria ! Que viens-tu là à cette heure, après le couvre-feu ?
– Padrecito, ne vous fâchez pas : voyez plutôt ce que j’ai trouvé !
– Trouvé, en pleine nuit, tu te fiches de moi ! ?
– Mais si : dans la maison brûlée, derrière le théâtre, sur un tas d’ordures.
Le prêtre, stupéfait, découvre le petit visage innocent sous son tas de chiffons. Prenant l’enfant des bras de Maria, il l’emporte sous la lumière du porche pour l’examiner. Pedro Juarez a vite le cœur en fête, quand il touche un enfant.
– Un petit enfant mâle ma fille, un varóncito, et de toute beauté !
Ce n’est pas la première fois que le Padre hérite d’un nourrisson abandonné. La guerre civile accable volontiers les plus fragiles et les plus innocents. Mais les jeunes mères en détresse s’arrangent pour déposer le cadeau à sa porte, juste avant la messe de six heures et demie. Jamais en pleine nuit, sur une décharge...! Celui-ci d’ailleurs ne porte pas de médaille pour le protéger. Aucun papier non plus pour demander secours, ou implorer pardon.
– Il a peut-être faim ? s’inquiète Maria.
– Non, regarde : il ne pleure même pas. Rentre chez toi. Je m’occupe de l’emmener chez les sœurs de San Cristobal.
– S’il vous plaît, Padrecito, il est tard. Les sœurs sont couchées. Laissez-le moi. Je vous le ramènerai au matin. Il y a du lait à la maison. Je saurai m’en occuper. Bien mieux que vous.
Le ton déjà n’est plus celui de la prière. Pour la première fois depuis le drame, Maria rayonne d’une grâce active et forte, une grâce évangélique, faite pour protéger. Son regard impose la certitude d’une grande joie. Le Padre ne lui avait jamais vu pareille lumière dans les yeux, ni tant d’autorité. Il découvre une femme, sous la douceur de la petite Indienne, et l’instinct autant que le cœur lui commandent de céder.
– D’accord. Mais tu reviens ici demain matin avec lui avant neuf heures ou je t’arrache le nez, les deux oreilles et ta grande natte de cheveux !
Maria, d’un geste vif, a repris son bien. Elle rit aux représailles du Padre qui n’aurait pas levé la main sur la plus méchante mule de tout le continent, et s’envole gracieusement dans la nuit de sa résurrection. La nuit de l’Enfant.
Duerme, duerme... niñito ! L’accueil de Luis est plutôt froid. Cette sœur, avec ses grands yeux noirs, c’est tout ce qui lui reste d’amour dans la vie. — Tu as avalé l’heure, ou tu cherches à me rendre fou ? La Guardia Nacional circule déjà partout. Si tu dois risquer ta vie pour prier à la cathédrale, je te bouclerai tous les soirs à la maison. Parole de Martinez !
Maria n’a pas un mot d’excuse pour son retour mortellement inquiétant, en pleine nuit, mais le sourire en tient lieu. Un sourire que Luis attendait aussi, depuis bientôt six mois. Elle contemple son frère d’un air triomphant : – Regarde, Luis, ce que j’ai trouvé ! Le Padre m’a permis de le garder. Jusqu’à demain matin.
Et Luis, ahuri, découvre le visage rond et rose de ce bébé qui émerge, entre les bras de sa sœur, d’un gros tas de chiffons ! Il finit par grommeler quelque chose d’incompréhensible, en nahua, puis regarde sa sœur droit dans les yeux :
– Jusqu’à demain matin, querida ? Tu crois ?
Maria lui explique que le Padre a remis au lendemain d’examiner ce qu’il convient de faire de l’enfant. Il sera temps, alors, de prendre une décision… Luis devine que sa sœur déjà se prépare à lutter ; qu’elle fera tout, cette folle, pour conserver la garde du nouveau-né. Bravo. Dans une province où manquent les produits de première nécessité ! une ville en état de guerre quasi permanent, où l’on suspend sans préavis l’eau, le gaz et l’électricité !
– Maria...
– Por favor, hombre, ce n’est pas l’heure de me le réveiller !
Luis ravale sans bruit l’avalanche des arguments qu’il avait préparés. Il est bien trop indien pour affronter une femme au chapitre sacré de la petite enfance, où les hommes n’ont pas lieu de ratiociner.
Pour la première fois aussi, Luis Martinez mesure l’effrayante solitude de cette sœur – dix-neuf ans, déjà – qui n’a connu que la guerre et la mort au printemps de sa vie... Pas un ami, pas un bal au Parque de la Libertad, pas la moindre balade dans la montagne aux beaux jours de la saison sèche... Maria ne connaît que des devoirs d’état. Une porte à tenir close. Des volets renforcés. Un homme qu’on sert à table, quand le marché noir est accessible, et qui disparaît plusieurs semaines de suite sans pouvoir dire où il va, ni combien de fois il a failli se faire abattre comme un chien sur les sentiers du Volcan !
Oui, Dolores, ma petite vierge aux douleurs, Marie la bien-nommée, leur guerre a tout pourri. Elle ne t’a enseigné que la souffrance, le deuil, la privation... Cette nuit, la guerre a décidé de te traiter moins durement. Laisse-là te faire enfin le cadeau de la vie !
Luis a gardé son discours pour lui-même, comme s’il était de trop, face au mystère éclatant de cette apparition à la vie où les frères seraient vains même d’avoir raison. Maria vient de nourrir l’enfant, comme elle a pu, en faisant glisser dans sa bouche un lait tiède légèrement épaissi de manioc. Elle est en train de l’endormir à nouveau dans ses bras. Et Luis entend monter dans la nuit, comme une prière mystique, la berceuse la plus célèbre de tout le continent :
Duerme, duerme negrito,
que tu mama está en el campo, negrito... Maria serrait l’Enfant contre son cœur comme un sacrement. Sa voix se faisait plus douce à chaque refrain… La poitrine jeune et ferme dessinée sous la robe de jute couleur bordeaux accompagnait l’endormissement millénaire, tandis qu’une veine jugulaire bleuie par l’émotion battait la chamade à la base du cou… Luis ferma les yeux avec ravissement. Il ne savait pas que sa sœur chantait si bien.
Place aux guérilleros du Volcan ! Maria n’eut guère besoin de plaider sa cause pour garder l’Enfant. La nuit même, l’abbé Juarez fut brûlé vif dans sa chambre à l’aide de trois bidons d’essence par les guérilleros du Volcan qui le connaissaient tous depuis si longtemps... La femme en tenue léopard présidait sans mot dire à son immolation.
Cinquante autres assassinats devaient être perpétrés dans les heures suivantes contre les notables du centre-ville de Santa Ana, petits ou grands, leurs femmes, leurs enfants, tous “complices” de l‘ignoble gouvernement !
Luis et Maria Martinez échappèrent au massacre, avec leur nouveau Trésor, pour trouver refuge dans une banlieue de la capitale où ils vivent encore aujourd’hui. J’ai vu l’Enfant miraculé du terrorisme latino-américain. La finesse, la gravité, la beauté indienne de sont visage sont exceptionnelles, et j’en connais beaucoup. Il s’appelle Jesus, comme des milliers d’autres petits Salvadoriens… Luis m’a seulement raconté qu’ils avaient été prévenus à temps par le bruit des premières explosions.
Hugues Kéraly
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Sedcontra : "La conviction du sens, l'inquiétude du beau." |
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La voici sur le parvis désert de la cathédrale. Les grilles sont restées entrouvertes, la porte aussi. Maria se glisse dans son ombre, avec soulagement… La statue de sainte Anne, patronne de la ville, brille comme chaque soir derrière sa forêt de cierges allumés, témoins de tant de malheurs qui n’ont plus de voix. Une statue de la Vierge Marie enfant, sa fille, vêtue d’une robe jaune éclatante, se tient sagement à côté. .jpg)