Karens de Birmanie : merci Total ? Version imprimable Suggérer par mail
GÉNOCIDES
Karens de Birmanie : merci Total ?

Le monde entier soutient et admire à juste titre la figure emblématique de Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix : elle tient tête en effet depuis vingt ans à la dictature sanguinaire des généraux birmans, soutenus par la Chine et le Vietnam communistes… Du coup, des résistances encore plus héroïques et beaucoup plus anciennes, comme celle des Karens de Birmanie, n’attirent que très exceptionnellement l’attention des médias.



Convertis au christianisme vers le milieu du XIXe siècle, les Karens étaient encore sept millions en 1948, au moment où la Grande-Bretagne les rattache contre leur volonté à la Birmanie, avant de s’en retirer. Depuis cette date, ils entendent conserver leur religion, leur langue et leur culture propres face au pouvoir de Rangoon. C’est la plus vieille guérilla du monde. La plus morale aussi : les Karens constituent la seule ethnie du “Triangle d’Or” qui se soit toujours refusée à la culture et au trafic de l’opium, principale ressource de la “narco-dictature” des généraux birmans jusqu’à la signature d’un fabuleux contrat avec Total en 1992.

Personne ne saurait dire combien de Karens survivent encore aujourd’hui dans la montagne, près de la frontière thaïlandaise, au génocide organisé contre ce peuple par la dictature militaire de Rangoon. Les rares estimations disponibles sur la population actuelle dessinent un “manque-à-gagner démographique” de plusieurs millions, comme dans le cas du Cambodge après le passage des Khmers Rouges. Et, comme dans le cas du Cambodge, les témoignages recueillis depuis des décennies par les ONG locales sont insoutenables, et concordants : villages rasés de la carte, incendie des récoltes, destruction du bétail, viol et assassinat systématiques des femmes karens, travaux forcés pour les survivants de tous âges, y compris sur les chantiers de déminage de l’armée birmane dans les zones de “sécurisation” du gazoduc de Yadama.

On sait par contre avec précision ce que le contrat avec le Groupe Total a rapporté au régime Birman : plus de dix miliards de dollars, depuis 1995, et 969 millions pour la seule année 2007. Une manne inespérée, pour un régime qui consacre près de la moitié du budget national à son effort de guerre intérieure, au point d’entretenir une armée de 400 000 hommes pour réprimer les manifestations de rue et procéder aux opérations de “nettoyage ethnique” dans sa propre population !

On sait aussi qu’en mars 2003, le consultant Bernard Kourchner a apporté sa prestigieuse caution humanitaire, au terme d’un contrat de 25 000 euros avec le Groupe Total, à la construction du gazoduc de Yadana… Moyennant quoi Total a dû débourser plusieurs milions d’euros, dans les années suivantes, pour indemniser des Karens victimes de travaux forcés sous encadrement militaire, dans l’Est de la Birmanie !

On sait enfin que la Thaïlande, depuis qu’elle est cliente du gaz birman, n’a eu de cesse de soutenir la junte de Rangoon : « Il faut dire que les généraux des deux pays font de juteuses affaires entre eux… Le soutien thaïlandais s’est avéré particulièrement précieux pour Rangoon lors des manifestations de septembre 2007. La Thaïlande a simplement bloqué toute possibilité pour les deux principaux mouvements de guérilla encore en conflit avec la junte birmane de venir en aide aux manifestants. Les armées Karen et Shan, qui alignent toujours quelques milliers de combattants aguerris adossés à la frontière birmano-thaïe, ont vu les troupes d’élite birmanes quitter leurs positions pour renforcer le dispositif répressif à Rangoon et Mandalay. Se préparant à passer à l’offensive, les chefs guérilleros ont reçu la visite des chefs du renseignement militaire thaï qui leur ont fait comprendre que toute exploitation de la situation aboutirait à l’expulsion de leurs familles et leur interdirait définitivement l’accès au territoire thaï, gage de leur survie. »

« Quand on sait que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Bangkok n’a jamais rien décidé sans l’aval de Washington, difficile de penser que leur actuelle politique à l’égard de Rangoon échappe à la règle. La Maison-Blanche, si prompte à soutenir Aung San Suu Kyi et à condamner “l’avant-poste de la tyrannie” que constitue à ses yeux la dictature birmane jouerait-elle double jeu ? Dans ce contexte, la déclaration de Bernard Kouchner en tournée en novembre dans les pays du sud-est asiatique vantant “les bienfaits pour les peuples birman et thaïlandais du gazoduc de Total” — la principale source de devises de la junte — prend tout son sens. Avis aux démocrates birmans : ne confondez pas opinion publique internationale et communauté internationale. »
(Birmanie, La tentation terroriste, reportage clandestin de Monsieur B., janvier 2008, www.bakchichInfo.com)

Total, c’est par toi que je meurs ?
©Emmanuel Barbier/Sedcontra.fr, août 2009


 

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