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CRISE MONDIALE
Et si on écoutait l'Eglise ?
L’encyclique Caritas in veritate ne demande pas de “moraliser le capitalisme”, objectif aussi réaliste que celui qui consisterait à vouloir vider l’océan… Elle plaide en faveur d’une réflexion et d’un engagement sur la nature intrinsèquement morale des réalités économiques elles-mêmes, en tant que relations humaines soumises aux lois d’une justice inséparable de la charité. Denis Sureau, directeur de L’Homme Nouveau, en restitue ici le véritable message, dans la meilleure synthèse parue à ce jour sur ce grand document. (…) Le souci d'intégration de la nature et du surnaturel est en arrière-plan de tout le document et en constitue la principale clé de lecture. La charité, explique Benoît XVI, “n'est pas une adjonction supplémentaire, comme un appendice au travail une fois achevé des diverses disciplines, mais au contraire elle dialogue avec elles du début à la fin” (§ 30). Pareillement, “il n'y a pas l'intelligence puis l'amour: il y a l'amour riche d'intelligence et l'intelligence pleine d'amour” (ib.) Quant à la justice, elle est intrinsèque, inséparable de la charité. La charité exige la justice mais la dépasse, la complète aussi, par le don et le pardon (§ 6). “La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. (…)” (§ 6) Une encyclique antilibérale C'est pourquoi le Saint-Père insiste sur la nature intrinsèquement morale de l'économie : “la conviction de l'exigence d'autonomie de l'économie, qui ne doit pas tolérer “d'influences” de caractère moral, a conduit l'homme à abuser de l'instrument économique de façon destructrice” (§ 34). Or la sphère économique n'est pas éthiquement neutre. Les relations économiques, précisément en tant que relations humaines, ont bien une consistance morale, si bien que “la justice se rapporte à toutes les phases de l'activité économique” (§ 37). Il n'y a pas d'abord des relations et ensuite un jugement moral. Benoît XVI sape ici les fondements du libéralisme. Il ne se contente pas de rappeler que le marché doit être soumis aux principes de la justice commutative, distributive et sociale. La justice se rapporte à toutes les phases de l’activité économique, précise-t-il. Le Pape va plus loin encore, et ce point a été justement relevé par de nombreux commentateurs: le principe de gratuité et la logique du don “peuvent et doivent trouver leur place à l'intérieur de l'activité économique normale” (§ 36). L'éloge de “l'étonnante expérience du don” (§ 34) est plus proche des travaux d'Alain Caillé et du Mauss que des considérations d'un Hayek hostile à l'idée même de justice sociale. On trouvera une autre illustration de cette approche dans l'évaluation de la “finance éthique”, en particulier à travers l'investissement socialement responsable ou le le microcrédit. Ces expériences louables et qu'il faut encourager sont aussi parfois détournées et demeurent insuffisantes car il faut que “toute l'économie et toute la finance soient éthiques et le soient non à cause d'un étiquetage extérieur, mais à cause d'exigences intrinsèques à leur nature même” (§ 45). Le développement et ses drames Développé par Paul VI, le concept de développement intégral est enrichi des dimensions économiques, sociales, culturelles, spirituelles et politiques de l'activité humaine que ne comporte pas la simple notion de croissance. Benoît XVI le reprend et l'actualise. Il refuse la décroissance (§ 14) et reconnaît ce que l'essor économique a pu avoir de positif. Mais face aux idéologues de la “mondialisation heureuse”, il en scrute aussi les déséquilibres et problèmes dramatiques : “les forces techniques employées, les échanges planétaires, les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et, qui plus est, spéculative, les énormes flux migratoires, souvent provoqués et ensuite gérés de façon inappropriée, l’exploitation anarchique des ressources de la terre...” (§ 21). La richesse globale s'accroit, mais les inégalités augmentent. La corruption gangrène pays riches et pays pauvres (notez qu'en passant le Pape épingle les “graves irresponsabilités internes aux pays devenus indépendants”, § 33). Animées par une “classe cosmopolite de managers” obéissant aux seuls actionnaires (§ 40), les multinationales ne respectent pas les droits des travailleurs. Elles délocalisent, affaiblissant les réseaux de protection sociale (§ 25). La faim fauche encore de très nombreuses victimes.(§ 27) Contre l'étatisme, pour la subsidiarité S'inscrivant pleinement dans le sillage du catholicisme social, le Pape ne voit pas dans l'entreprise capitaliste le seul modèle d'organisation possible, ni l'Etat comme le seul garant de la solidarité. “Le binôme exclusif marché-Etat corrode la socialité” (§ 39). “La prééminence persistante du binôme marché-État nous a habitués à penser exclusivement à l’entrepreneur privé de type capitaliste, d’une part, et au haut-fonctionnaire de l’autre. En réalité, l’entreprenariat doit être compris de façon diversifiée.” Le Pape propose de diversifier les formes d'entreprise : “À côté de l’entreprise privée tournée vers le profit, et des divers types d’entreprises publiques, il est opportun que les organisations productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent s’implanter et se développer.” (§ 38) Il faut développer des formes économiques solidaires, caractérisées par une part de gratuité et de communion, brouillant la distinction entre les entreprises à but lucratif et les organisations à but non lucratif. Dans tous les cas, le profit devrait être considéré comme “un moyen pour parvenir à des objectifs d'humanisation du marché et de la société” (§ 46). Concrètement, Benoît XVI encourage au passage les initiatives prises par les catholiques en matière d'économie sociale (et non civile, selon la mauvaise traduction du § 46) et il cite “l'économie de communion” (inventée par les Focolari), le prêt sans intérêt, le crédit coopératif et l'épargne socialement responsable (§ 65), les coopératives de consommation et le commerce équitable (§ 66). Il défend aussi l'action des syndicats, tout proposant des pistes pour leur renouvellement (§ 25 et 64). Il prône le localisme en matière agricole pour assurer la sécurité alimentaire (§ 27). De même qu'il faut diversifier l'entreprenariat, il convient de “promouvoir une autorité politique répartie et active sur plusieurs plans” (§ 41). La mondialisation et la crise bouleversent le rôle des pouvoirs publics et leur prétention à la souveraineté. Benoît XVI demande une “évaluation nouvelle” de leur pouvoir, un réajustement de leur rôle, ainsi qu'un renforcement de nouvelles formes de participation politique à travers les organisations opérant dans la société (§ 24). A côté de l’État, il faut développer “d’autres sujets politiques, de nature culturelle, sociale, territoriale ou religieuse”.(§ 41) Un thème classique de la doctrine sociale de l'Eglise, lié au principe de subsidiarité dont Benoît XVI rappelle l'importance. (…) Mondialisation et bien commun Le monde s'est engagé sur la voie d'une mondialisation généralisée. Or “la société toujours plus globalisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères”. En effet, il n'y a pas de fraternité sans paternité, sans Dieu Père “nous enseignant par l'intermédiaire du Fils ce qu'est la charité fraternelle” (§ 19). En effet, “le risque de notre époque réside dans le fait qu’à l’interdépendance déjà réelle entre les hommes et les peuples, ne corresponde pas l’interaction éthique des consciences et des intelligences dont le fruit devrait être l’émergence d’un développement vraiment humain.”(§ 9) Au plan culturel, mondialisation est souvent synonyme d'homogénéisation. La “marchandisation accrue des échanges culturels” favorise le relativisme : “les cultures sont simplement mises côte à côte et considérées comme substantiellement équivalentes et interchangeables entre elles”. On assiste à un nivellement culturel et à “l'uniformisation des comportements et des styles de vie”. (§ 26). Benoît XVI n'hésite pas à critiquer les institutions internationales, qui «devraient s’interroger sur l’efficacité réelle de leurs structures bureaucratiques et administratives, souvent trop coûteuses” (§ 47). Il vise (sans évidemment le citer) le Fmi (Fonds monétaire international) et ses plans d'ajustement structurel imposés aux pays pauvres: “Là, les politiques d’équilibre budgétaire, avec des coupes dans les dépenses sociales, souvent recommandées par les Institutions financières internationales, peuvent laisser les citoyens désarmés face aux risques nouveaux et anciens.” (§ 25) Le Saint-Père affirme l'urgence de la réforme de l'Onu (§ 67). Plus encore, il demande la mise en place d'une Autorité politique mondiale mais “la gouvernance” de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique” (§ 57). Respect de la vie et de la création L'exigence d'unité qui inspire Benoît XVI se retrouve dans le rapprochement qu'il opère entre éthique de la vie et éthique sociale, rappelant que Paul VI, le Pape de Populorum progressio, fut aussi celui d'Humanae Vitae (§ 15). “L'ouverture à la vie est au centre du développement” (§ 28). Rappel utile, complété par une dénonciation des campagnes pour la contraception et l'avortement. Le Pape met en garde contre le malthusianisme et la diminution des naissances. Il appelle les Etats à mettre en oeuvre des politiques qui promeuvent la famille.(§ 44) Le respect de la vie va de pair avec la la défense de la nature : l'“écologie humaine” rejette l'écologie dite profonde (visée au § 48) autant que la technicisation de la planète. Reprenant un thème qui lui est cher, Benoît XVI développe un plaidoyer en faveur de “l'alliance entre l'être humain et l'environnement” (§ 50). Il oppose au consumérisme l'adoption de “nouveaux styles de vie” (§ 51). Dans le dernier chapitre de l'encyclique, Benoît XVI entreprend une critique de la mentalité techniciste, ironisant sur la confiance prométhéenne de l'homme dans les “prodiges” de la technologie (§ 68) grâce à laquelle il se fait l'acteur absolu de son propre destin. Il voit dans les biotechnologies l'expression la plus inquiétante de “l'absolutisme de la technique” (§ 75). En conclusion, Benoît XVI rappelle que l'homme ne peut fonder lui-même un véritable humanisme. “L’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain.” D'où cet appel final aux chrétiens : “Le développement a besoin de chrétiens qui ont les mains tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du fait que l’amour riche de vérité, caritas in veritate, d’où procède l’authentique développement, n’est pas produit par nous, mais nous est donné.” Denis Sureau : “Et si on écoutait enfin l’Eglise ?”, L’Homme Nouveau du 29 août 2009.
(Pour en savoir plus et commander le numéro spécial de L’Homme Nouveau, en version papier ou numérique : http://www.hommenouveau.fr) |
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