Depuis quand l’économie mondiale “danse-t-elle sur un volcan ? Version imprimable Suggérer par mail
LU POUR VOUS
Depuis quand l’économie mondiale “danse-t-elle sur un volcan” ?


Pour qui n’est pas familier du monde de la finance, les explications des économistes sur la crise actuelle manquent souvent de clarté. Elles manquent aussi de recul, la plupart d’entre eux n’ayant rien vu venir de l’impasse qui se préparait… Ce n’est pas le cas du philosophe Alain de Benoist qui avait donné en 2000 une remarquable conférence sur “Le troisième âge du capitalisme”. Tous les ressorts du grand krach de la rentrée 2008 y sont parfaitement identifiés, tant dans la psychologie des acteurs que dans la montée en force du processus de dépossession de l’économie réelle. En voici quelques extraits.


L’avènement du “turbo-capitalisme”

Nous sommes entrés dans le “troisième âge” du capitalisme. Moment qui correspond au passage d’un capitalisme encore encadré au capitalisme débridé du monde actuel — le “turbo-capitalisme” dont parle Edward N. Luttwak. Sa figure essentielle est celle du chef deprojet (coach) ou du faiseur de réseau (net-worker), qui se borne à coordonner l’activité d’unités à durée d’existence limitée. Ses valeurs-clés sont l’autonomie, la créativité, la mobilité, l’initiative, la convivialité, l’épanouissement. Le nouveau capitalisme contourne le principe de hiérarchie par un nouveau dispositif de gestion des personnels. Il y a de moins en moins de “chefs”, de plus en plus de “responsables” qui travaillent en équipes. Le manager attentif aux ressources humaines, adaptable, flexible, “communicant”, remplace le cadre rigide et planificateur. L’employé est mobile, avec très peu de fidélité à la firme qui l’emploie. Du fait de l’intensification de la concurrence, l’entreprise fonctionne de moins en moins “en interne”. Elle externalise ses services, qui sont alimentés par la sous-traitance et la précarité. L’entreprise taylorienne ou fordiste cède peu à peu la place à la firme-réseau, phénomène qui va de pair avec l’émergence d’un monde postmoderne essentiellement “connexionniste”. L’élément d’excitation est représenté par le développement des technologies nouvelles. Le discours de légitimation est celui d’une”nouvelle économie” qui ferait entrer l’humanité dans une nouvelle ère de croissance durable. (…)


Une financiarisation déconnectée du réel

La grande caractéristique de ce nouveau capitalisme réside dans l’extraordinaire montée en puissance des marchés financiers. (…) La conséquence est l’obsession de la création de valeur pour l’actionnaire et une exigence de rentabilité du capital exorbitante. Un taux de rémunération ducapital de l’ordre de15% est désormais couramment exigé, alors même que la croissance du PNB ne dépasse pas 4 à 5%. Parallèlement, alors qu’il y a quelque temps on ne jurait que par les retours sur fonds propres pour mesurer la rentabilité de l’actif économique des entreprises, aujourd’hui, afin de compenser lemanque d’information sur la rentabilité future, on valorise les entreprise à l’aide de ratios présumés, fondés sur les parts de marché obtenues ou conquises.

Le cours des actions, qui fluctue de manière aléatoire, cesse alors d’être le reflet de la situation des entreprises ou des économies: la valeur des titres cotés n’a plus rien à voir avec leur valeur réelle. La flambée des Bourses occidentales brise le rapport d’égalité entre le taux de croissance de l’économie réelle et le taux de rendements des titres financiers. La valeur économique se rapporte de moins en moins à une valeur objectivable, et de plus en plus à une richesse virtuelle censée répondre au désir illimité des individus. La dynamique entrepreneuriale visant à s’inscrire dans la durée est supplantée par une dynamique financière immatérielle, sans fondement objectif. Cette distorsion entre l’économie réelle et l’économie financière, la valeur boursière et la valeur ajoutée, mais aussi entre le consommateur et l’actionnaire, entretient l’illusion que l’accumulation de titres équivaut à la production de biens. La fuite en avant se faisant toujours à crédit, les actions boursières ressemblent de plus en plus à des assignats enpuissance. La “bulle” spéculative, qui ne cesse de grossir, risque à tout moment de crever, débouchant ainsi sur un nouveau krach. (…)


Au cœur du credo libéral

La première exigence des investisseurs institutionnels est évidemment la déréglementation. On sait qu’au cœur du credo libéral, on trouve la croyance dans l’existence d’un processus d’ajustement naturel (autorégulateur) qui permettrait au marché d’atteindre une situation optimale à condition de n’être entravé par rien—ce qui n’empêche d’ailleurs pas les partisans du marché de se convertir discrètement à l’interventionnisme chaque fois qu’ils peuvent y trouver leur avantage. La déréglementation consiste donc à supprimer tout ce qui est susceptible de perturber les ajustements propres au “mécanisme du marché” et, subsidiairement, à attribuer tous les effets négatifs que l’on peut constater à la malignité humaine (“rigidité des salaires”, dette des administrations publiques, “obstacles” culturels, etc.) plutôt qu’ au marché lui-même. (…)


Plus de limite dans l’espace et le temps

On est en fait passé du commerce des matières premières au commerce des produits industriels, puis du commerce des produits industriels au commerce des produits financiers. Cette évolution est aujourd’hui portée par la croyance en un nouveau type de croissance durable liée à l’essor des “technologies nouvelles”: médias, Internet, téléphonie mobile, etc. De même que le développement du premier capitalisme avait été favorisé par la machine à vapeur et les chemins de fer, le nouveau capitalisme doit l’essentiel de sa fortune à l’explosion des technologies de la communication, l’ordinateur, premier outil créé par l’homme qui ait vocation à remplacer le cerveau humain, se caractérisant par le transport instantané de données immatérielles et permettant la prolifération à l’infini des réseaux. (…)

En permettant à toute activité de devenir immédiatement transnationale, quel que soit l’endroit de la planète où elle se trouve, Internet n’en a pas moins valeur de symbole. L’un des traits caractéristiques du nouveau capitalisme est en effet l’abolition de la distance et du temps. L’argent circule en temps zéro d’un bout à l’autre de la planète, et cette mobilité, contrastant avec la lourdeur des bureaucraties étatiques, dont elle accentue l’impuissance et accélère l’obsolescence, se retrouve à tous les niveaux : entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants, les multinationales et les pays, les marchés financiers et les entreprises. La mobilité (le”différentiel de déplacement”) tend à être érigée en norme absolue, les impératifs de rentabilité commandant les déplacements des hommes et les délocalisations d’entreprises. “On a mis une technologie du XXIe siècle au service d’une idéologie du XIXe siècle”, écrit Jack Dion. Le capitalisme est plus que jamais nomade.


Des moyens surmultipliés

Le premier capitalisme était déjà un capitalisme “sauvage”, mais il comprenait aussi un élément de sécurité lié au règne de la morale bourgeoise et de ses valeurs-clés (famille, patrimoine, épargne, charité patronale). Cet élément de sécurité s’est trouvé renforcé dans le deuxième capitalisme, avec le compromis fordiste et l’avènement de l’État-Providence : l’activité patronale y était encadrée par des dispositifs réglementaires, des législations fiscales, une législation sur le travail acquise souvent par la lutte, des structures sociales, des traditions culturelles, etc. Ces deux capitalismes étaient en outre fondés sur des rapports hiérarchiques de domination à l’intérieur desquels une certaine contestation était encore possible.

Bernard Perret observe à ce propos que “l’organisation hiérarchisée donne paradoxalement davantage de prise à l’élaboration démocratique et à la consolidation des régulations non marchandes. D’un mot : c’est précisément parce que la domination de l’argent s’y manifestait de manièree xplicite comme un rapport de domination entre des personnes que l’entreprise fordiste a pu composer la scène centrale des combats pour la démocratie sociale”. C’est tout cela qui a volé en éclats avec le capitalisme du troisième âge. Retrouvant son appétit des origines, mais avec des moyens surmultipliés, celui-ci tend à faire disparaître tout système de sécurité, l’idée de base étant que, dans une économie où la concurrence prend le pas sur les organisations et les institutions, le social ne doit surtout pas venir perturber le jeu du marché. (…)


Plus ça va mal pour l’emploi, plus les profits augmentent !

Naguère, une entreprise avait tendance à embaucher quand elle faisait du profit. C’est même ainsi qu’on justifiait ce profit : plus les entreprises se porteraient bien, moins il y aurait de chômage. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Lorsque Michelin annonce simultanément la suppression de 7500 emplois et une hausse de 22% de ses bénéfices, la nouvelle est accueillie avec une faveur immédiate par les marchés. De même, lorsque le gouvernement de Lionel Jospin entérine en juin1997 la fermeture de l’usine Renault de Vilvorde, les fonds d’investissement américains, présents à hauteur de 5% dans le capital de la firme, applaudissent des deux mains. Le chômage devient ainsi facteur de profit, au moins à court terme (car on ne tient pas compte des conséquences sur la consommation). Dans un tel contexte, la croissance en emplois s’explique essentiellement par le développement du temps partiel et celui des emplois courts ou précaires. En d’autres termes: plus la société va mal, plus les profits augmentent. (…)


Le recul du politique et des Etats-nations

L’ancien capitalisme était encore ordonné à la nation, dans la mesure où les profits des entreprises étaient pour l’essentiel réalisés dans ce cadre, contribuant ainsi, indirectement au moins, à la puissance nationale. Aujourd’hui, ces gains sont recherchés en dehors du cadre des États-nations, la conséquence étant que le régime normatif du néocapitalisme vaut indifféremment pour tous les pays. La mondialisation financière a déplacé la réalité du pouvoir économique du niveau des nations à celui de la planète, des entreprises classiques aux firmes transnationales, de la sphère publique aux intérêts privés. Victimes de la puissance croissante et de l’internationalisation des marchés, les États n’ont plus les moyens d’une politique économique à long terme. La mobilité des investissements internationaux, qui ne cessent de se déplacer pour rechercher de meilleurs profits, limite directement leur capacité d’action, en particulier dans les domaines social et fiscal : toute volonté de régulation qui ne va pas dans le sens des intérêts du capital est immédiatement sanctionnée par les délocalisations d’entreprises, l’expatriation des cadres et la fuite des capitaux. En Europe, plus de la moitié des décisions qui ont un effet direct sur le produit intérieur brut sont désormais de nature non gouvernementale. (…)


On danse sur un volcan

Le capitalisme a conservé l’inhumanité de ses débuts, mais il emprunte désormais des formes nouvelles. Faut-il en conclure que son règne est irréversible ? Le capitalisme, on l’a souvent dit, se nourrit de ses propres crises. Il n’est cependant pas sûr qu’il pourra toujours surmonter ses propres contradictions. Même s’il crée sans cesse de nouveaux besoins, programme l’obsolescence de ses produits et fait apparaître toujours de nouveaux “gadgets”, on ne peut exclure l’hypothèse que l’abondance elle-même finisse par nuire au marché, dans la mesure où celui-ci ne peut fonctionner que dans une situation de rareté relative des biens produits. Un autre paradoxe est que, dans le système capitaliste, l’avantage compétitif se nourrit des différences entre les pays, alors que sa généralisation aboutit dans le même temps à les faire disparaître. La “bulle” spéculative ne pourra gonfler indéfiniment. (…)

L’idée d’un système capitaliste capable de se régénérer lui-même indéfiniment implique un mécanisme d’accumulation du capital strictement endogène. Mais l’accumulation n’est précisément pas endogène. Elle exige une expansion dans l’espace qui doit nécessairement se heurter à une limite, fût-elle planétaire.

Pour l’heure, le monde entier vit à crédit (1). La dette mondiale cumulée (des ménages, des entreprises et des États) est passée depuis 1997 de 33100 milliards de dollars à 37200 milliards, soit le triple du PIB mondial. “D’une certaine manière, remarque Henri Guaino, la dérive du capitalisme industriel vers le capitalisme financier donne raison à Marx: le capitalisme scie lui-même la branche sur laquelle il est assis”. Serge Latouche parle très justement d’un “système qui roule à toute vitesse, qui n’a pas de marche arrière, qui n’a pas de frein et qui n’a pas de pilote”.

On danse sur un volcan.

(1) “L'économie mondiale tout entière repose aujourd'hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s'était constatée. Jamais sans doute il n'est devenu plus difficile d'y faire face. Jamais sans doute une telle instabilité potentielle n'était apparue avec une telle menace d'un effondrement général.” (Maurice Allais : La crise mondiale aujourd’hui, 1999.)

 
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