Une nouvelle donne pour la paix ? Version imprimable Suggérer par mail
Dossier du jour
Damas-Beyrouth-Tel-Aviv :
une nouvelle donne pour la paix ?

Bachar Al-Assad avait indiqué en juin qu'il était prêt à établir des relations diplomatiques avec le Liban sous réserve qu'un gouvernement libanais d'union nationale soit formé. Cette condition étant remplie, le dirigeant syrien a confirmé son intention le 12 juillet 2008 à Paris en présence de Michel Sleimane, le nouveau président libanais, avec Nicolas Sarkozy et des centaines de journalistes pour témoins. Parallèlement, des pourparlers de paix sont entamés entre Damas et Tel-Aviv (en guerre depuis 1948!) sous les auspices de la Turquie… Dans l’évolution des chances de la paix au Proche et au Moyen-Orient, cette nouvelle donne syrienne est l’événement le plus important des dix dernières années. Voici pourquoi.

La Provincia Syria fondée par les Romains en 64 avant Jésus-Christ (celle dont héritera Ponce pilate) incluait déjà le Liban, la Palestine et la Transjordanie. Elle fait partie de l’Empire arabo-musulman depuis le début du VIe siècle, et passe au XVIe sous domination ottomane. Jusqu’aux lendemains de la Première guerre mondiale, le Liban donc est syrien, qu’on le veuille ou non, et il faut attendre le 22 novembre 1943 pour que l’indépendance de la République Libanaise soit proclamée.

Sous les nouvelles frontières, des parts de gâteau!

C’est l’Europe qui a construit de toutes pièces les frontières actuelles des pays du Proche et du Moyen-Orient, comme au Monopoly, à l’époque où elle croyait encore pouvoir se partager les ressources du tiers-monde méditérranéen sur une table de négociations. Les historiens insistent souvent sur les conséquences du Traité de Yalta (1945), qui sont pourtant moins sensibles aujourd’hui dans cette partie du globe que celles des Traités de Versailles (1919) et de Trianon (1920), conçus par des politiques francs-maçons :

“Quand la guerre embrasa l’Europe en 1914, l’Empire Ottoman entra dans le conflit aux cotés de son alliée l’Allemagne. Il fut pris en tenaille par les Franco-Anglais dans la région des Dardanelles, d’une part, et à partir de l’Egypte par les Anglais, aidés des Arabes, d’autre part. Vaincu avec l’Allemagne, il fut dépecé. Entre la Turquie et l’Egypte, le morceau de choix était le Croissant Fertile, appellation traditionnelle de l’ensemble constitué par les parties utiles de l’Irak, de la Syrie du Liban et de la Palestine, excluant les parties désertiques constituées par la Jordanie et l’Arabie. L’espoir de ses habitants et la logique auraient voulu que cette entité devienne un seul Etat, "la Grande Syrie". Des promesses avaient d’ailleurs été faites en ce sens aux leaders arabes, pour les amener à prendre les armes aux cotés des alliés (Lawrence d’Arabie)… Pour satisfaire aux appétits contradictoires de la France et de la Grande-Bretagne, cette région fût dépecée au mépris de l’histoire et des intérêts locaux. La Grande Bretagne reçut un mandat de la Société des Nations pour administrer l’Irak et la Palestine. La France reçut le mandat pour la Syrie qu’elle s’empressa de dépecer à son tour, en créant une entité artificielle regroupant une majorité de chrétiens, le Liban. Il est à noter que ce découpage contre nature n’a pas été reconnu par la Syrie qui, en conséquence, n’a jamais eu d’ambassadeur à Beyrouth et qui occupe actuellement une partie de ce pays en toute bonne foi. La Grande-Bretagne fit le même genre d’opération en annonçant, le 2 novembre 1917, qu’elle envisageait favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple Juif, source de nombreux problèmes à venir et qui ne sont toujours pas réglés.” (Source : général René Mascaro, Farac Info, juin 2001.)

Il faut garder ces vingt siècles d’histoire présent à l’esprit pour comprendre l’importance des pas que vient de franchir le président syrien Bachar El-Assad en ouvrant aujourd’hui des relations diplomatiques avec Beyrouth et Tel-Aviv, après avoir conduit lui-même jusqu’au bout, contre les extrémistes du parti Baas, le retrait des “troupes d’occupations syriennes” au Liban.

Le recul des visées hégémonistes de la Syrie sur le Liban est certainement une bonne chose, qui ne pouvait se faire en un jour, et le président Sarkozy vient de montrer la seule méthode diplomatique efficace pour progresser dans cette voie : cesser de traiter les dirigeants arabes du Proche et du Moyen-Orient comme des dictateurs ou des assassins, dans la solution des monstrueux problèmes géopolitiques et frontaliers que l’Occident leur a légués.

Que l’assassinat du leader libanais Rafiq Hariri le 14 février 2005 à Beyrouth ait pu être commandité par “l’aile dure” des services secrets syriens, avec ou sans l’aval du jeune président Bachar El-Assad, reste une forte probabilité. Le procès des responsables, cependant – réclamé à grands cris par Jacques Chirac, François Hollande et Josselin de Rohan réunis – est-il plus important pour l’avenir de cette région du monde que le progrès des perspectives de paix entre Damas, Beyrouth et Tel-Aviv? l’évacuation des territoires occupés par les Israëliens? la porte ouverte sur une négociation crédible avec Téhéran? La réponse est non. Nicolas Sarkozy ne l’a pas formulée en ces termes, il a fait beaucoup mieux: inviter le président syrien à Paris, le réhabiliter comme chef d’Etat responsable aux yeux de l’opinion internationale, soutenir ses initiatives de paix et regarder l’avenir avec lui.

Israël au pied du mur

La clé de toute paix, individuelle ou collective, c’est la reconnaissance réciproque du droit à l’existence de l’autre, dans sa différence, qui se traduit en matière internationale par l’établissement de relations diplomatiques entre les Etats. Si Damas le fait aujourd’hui, Tel-Aviv doit le faire aussi.

De Gaulle avait rappelé cette évidence voici plus de quarante ans, dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967 sur l’Etat d’Israël dont beaucoup n’ont retenu qu’une formule (“peuple sûr de lui-même et dominateur”), mais qui mérite d’être citée dans son contexte précis:

« L’établissement, entre les deux guerres mondiales, d’un foyer sioniste en Palestine et puis, après la deuxième guerre mondiale, l’établissement d’un Etat d’Israël, soulevaient, à l’époque, un certain nombre d’appréhensions. On pouvait se demander, en effet, et on se demandait même chez beaucoup de juifs, si l’implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui étaient foncièrement hostiles, n’allait pas entraîner d’incessants, d’interminables conflits. Certains même redoutaient que les juifs, jusqu’alors dispersés, qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois qu’ils seraient rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : l’an prochain à Jérusalem!

“(…) Israël, ayant attaqué, s’est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, il organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour il qualifie de terrorisme. Il est vrai que les deux belligérants observent, pour le moment, d’une manière plus ou moins précaire et irrégulière, le cessez-le-feu prescrit par les Nations unies, mais il est bien évident que le conflit n’est que suspendu et qu’il ne peut y avoir de solution sauf par la voie internationale. Un règlement dans cette voie, à moins que les Nations unies ne déchirent elles-mêmes leur propre charte, doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance et la reconnaissance réciproque de chacun des Etats en cause par tous les autres.”

©Emmanuel Barbier/Sedcontra, juillet 2008

Sur le même sujet, dans son numéro 16 du 28 juin dernier, sedcontra.fr avait publié l’article suivant :

PROCHE-ORIENT

Haro sur Damas, fauteur d’ordre ?

Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac se sont indignés l’un et l’autre, cette semaine, de la présence annoncée du “dictateur syrien” à la tribune présidentielle de la Concorde pour le défilé militaire du 14 juillet, où ils ne viendront pas… Cette posture est profondément ridicule, pusillanime, irresponsable, indécente, et je pèse mes mots. Voici pourquoi :

MM. les Présidents Giscard d’Estaing et Chirac viennent donc d’oublier avec hauteur qu’ils ont été chefs d’Etat eux aussi, fort peu avares en leur temps de relations étroites et parfois bien complaisantes avec les plus farouches dictateurs communistes de la planète, Leonid Brejnev et Deng Xiaoping en tête, leaders mondiaux d’un régime qui a inventé le goulag, affamé ses populations, torturé ses ressortissants et fait des dizaines de millions de morts dans le monde de 1917 à aujourd’hui… Giscard a oublié que si Soljenitsyne est parti s’installer à Zurich puis dans le Nouveau Monde, après son bannissement, c’est parce lui-même a rejeté en 1975 sa demande d’asile au pays des “droits-de-l’homme” pour ne pas prendre le risque de déplaire au Kremlin (bon, cela fait 33 ans)… Chirac a oublié qu’il a été salué bien fort l’exemplaire “démocratie russe” au Kremlin, le 12 juin dernier, en échange de la plus haute distinction nationale, le “Prix d’Etat”, assorti d’un chèque de 137.000 euros (dans son cas, l’amnésie est plus grave, cela fait dix jours seulement).

Un chef d’Etat coupable… de faire régner la paix!

De quoi donc le président syrien Bachar al-Assad serait-il coupable aujourd’hui ? D’avoir des vues hégémonistes sur le Liban, comme ses prédécesseurs ? De se comporter en Pilate, gouverneur de Judée, de Palestine et de Phénicie, qui considérait déjà la région comme proprement ingouvernable hors “l’option militaire” imposée par l’Empire romain ? De faire régner la paix de l’ordre dans un vieux pays arabe, avec un parti unique, une police omniprésente et une armée aux ordres du Parti Baas dont il est issu ?

Finalement, ce n’est pas Sarkozy, se sont ses deux prédécesseurs qui raisonnent ou plutôt déraisonnent comme les Américains. A chaque fois qu’un allié potentiel de l’Occident se présente, la Maison Blanche s’empresse de s’allier avec son adversaire pour l’éliminer ! Un peu d’histoire, si vous permettez. Dans leur propre sous-continent, dès l’an 1912, Washington joue au Mexique la carte d’une coalition de Bolcheviques et de Francs-Maçons contre la plus grande population catholique du monde, au Sud du Rio Grande, qui aurait pu lui fournir un allié puissant : en 1940, les derniers villages de résistants Cristeros sont bombardés dans les montagnes mexicaines par l’aviation de la glorieuse US Army... En février 1945, Roosevelt cède la totalité de l’Europe centrale à la domination de Staline au terme des accords de Yalta : déstabiliser le Mexique, affaiblir l’Europe, la vieille passion de rester seul maître du monde industrialisé continue de jeter dans la misère ou l’esclavage politique des nations entières, qui n’avaient rien demandé aux Américains... !

La part trop belle faite à l’Empire Soviétique porte ses conséquences en Asie, en Afrique, puis en Amérique centrale, où de petites dictatures familiales, qui culminaient à cent victimes par an, cèdent la place à des régimes militaro-socialistes capables de faire disparaître plus de mille opposants en une seule journée. On l’a vu en Corée, au Vietnam, au Cambodge, mais aussi à Cuba, au Pérou et au Nicaragua, qui menaçaient pourtant de près le sanctuaire nord-américain... Au fil des années soixante-dix, dans l’intention contraire de soutenir le régime pro-occidental de Saigon, les Etats-Unis d’Amérique aboutissent au même résultat, livrant aux milices du Parti, aux génocides et aux goulags 90% des nations du Sud-Est asiatique...

Vous allez me dire que le Mur de Berlin est tombé, et que nos problèmes de sécurité se situeraient plutôt aujourd’hui du côté du Proche et du Moyen-Orient ?

Eh bien, c’est exactement pareil ! Semper idem. On part du même principe de cow-boy mal dégrossi (damner le pion à la vieille Europe),  et on recommence les mêmes absurdités, le même jeu de massacre contre l’Occident... Qui a soutenu la victoire des ayatollahs sanguinaires contre la monarchie éclairée du Shah d’Iran ? Qui a fabriqué Ben Laden et ses premiers commandos terroristes pour les lancer en Afghanistan ? Qui a nourri, armé et financé les bouchers talibans de Kaboul contre toutes les autres forces en présence sur le territoire afghan ? Qui a décidé, opéré et maintenu, dans des conditions d’impréparation politique intégrale, l’occupation militaire de l’Irak ? Qui a “supporté” jusqu’à une date récente de son autorité morale, de ses hélicoptères de combat, de ses avions de chasse et de ses gros deniers l’occupation suicidaire, par l’armée de Tsahal, des territoires palestiniens ?

Je conclus: la politique mondiale des Etats-Unis d’Amérique est dans l’impasse depuis Wilson. Elle joue à l’aveuglette mais sans coup férir aux quatre coins du globe contre les intérêts du monde libre qu’elle prétend défendre… Jusqu’au moment où c’est le sanctuaire américain lui-même qui se trouve attaqué, dans la chair de ses propres enfants. Comme à Pearl Harbour. Les Yankees en effet ne commencent à douter d’eux-mêmes, en matière de lutte contre le terrorisme, qu’à partir du 11 septembre 2001... Pour les gens qui pensent dans leur tête plutôt que dans celle des médias, c’est le jour où il est devenu impossible de nier que les polices politiques d’un Batista, d’un Somoza, et plus encore les dictatures à l’orientale d’un Shah d’Iran, d’un Saddam Hussein en Irak ou d’un Parti Baas en Syrie restaient politiquement préférables pour tout le monde à l’explosion des réseaux terroristes issus du fanatisme et de la théocratie…

La politique du pire, contre l’ordre établi

Reste encore debout la Syrie ? Haro sur la Syrie ! A Damas aujourd’hui – c’est insupportable – qu’on soit musulman ou chrétien, homme ou femme, syrien ou étranger, on est bien reçu et on circule librement partout, sans le moindre danger. Même les processions catholiques des fêtes de Pâques sont discrètement protégées par la police et l’armée, au cas où… J’en ai fait personnellement l’expérience à plusieurs reprises, contrairement aux présidents Giscard et Chirac qui n’ont jamais voulu s’y rendre, de peur de dîner avec le Diable et surtout de se faire mal voir par Serge July, Jean Daniel ou Edwy Plenel, dans les journaux français!

Bref, la politique extérieure des Etats-Unis d’Amérique et des gouvernements qui la soutiennent constitue depuis près d’un siècle une sorte de catastrophe planétaire contre l’ordre établi : un ordre bon, médiocre ou franchement mauvais, mais établi. On pouvait compter sur lui pour tenir les pires démons en place, quitte à ce que ce soit souvent par la peur et la violence aussi.

Mais il se trouve qu’il y a des limites à tout. Même à la stupeur fondamentale et sans doute héréditaire des présidents yankees. Bush est en train d’entrapercevoir, à la suite de ses meilleurs conseillers, que la superpuissance américaine a trouvé ici son contradicteur absolu : l’économique et le militaire réunis, dans leur mode de fonctionnement occidental, ne pèsent d’aucun poids durable face à des organisations clandestines nihilistes qui maîtrisent toutes les techniques modernes du terrorisme, mais abominent souverainement nos uniformes, nos valeurs et nos lois... Il se rapproche de Poutine et Sarkozy, qui l’ont déjà compris.

Et donc, lorsque Nicolas Sarkozy invite le président syrien au défilé du 14 juillet, sans lui faire la leçon sur le “déficit de démocratie” dont souffriraient ses sujets (c’est préférable aux massacres entre Frères dans les pays voisins), c’est lui qui fait de la realpolitik, du dialogue, de la diplomatie intelligente, lui qui plaide pour la paix, et ses deux prédécesseurs qui manifestent ici leur Alzheimer précoce, leur ignorance coupable ou leur mauvaise foi.

©Emmanuel Barbier/Sedcontra, juin 2008

 

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