Pourquoi Ingrid Betancourt n'est pas encore libérée Version imprimable Suggérer par mail
International
Révélations inédites
sur l'affaire Bétancourt

Le Président Nicolas Sarkozy a choisi la voie de la charité vraie et de l’honneur bien compris, dans l’affaire Bétancourt, en décidant de faire le minimum de déclarations publiques pour mettre en œuvre le maximum d’actions concrètes susceptibles d’aboutir à sa libération.

Sedcontra émet le vœu qu’il y parvienne avant la mort de cette jeune et courageuse franco-colombienne, tout en s’interrogeant sur la moralité, l’intelligence et l’efficience des moyens déployés.

Le président vénézuélien Hugo Chavez – partisan de la théologie marxiste de la “Libération” et adversaire déclaré de son homologue colombien Alvaro Uribe – pouvait-il jamais jouer un rôle d’intermédiation positif dans la libération d’Ingrid Bétancourt ? C’est la conviction très forte des conseillers élyséens, que tous les spécialistes de l’Amérique latine sont d’accord pour considérer comme un contresens absolu. Nous allons donc à l’impasse (c’est-à-dire à la mort) avec cet entêtement, et il est bien facile de comprendre pourquoi.

Un peu de réalisme, s’il vous plait !

La Colombie est un pays infesté par une guérilla “christo-communiste” depuis 1964. Les FARC y disposent d’un sanctuaire immense et très difficilement pénétrable, qui abrite une armée professionnelle de 17000 à 19000 hommes et des milliers d’usines de production de stupéfiants que même l’armée américaine n’arrive pas à “loger”. Pour augmenter leurs ressources, les FARC pratiquent aussi depuis longtemps l’enlèvement des “notables” (secuestro) aux frontières de leur zone, qui couvre plus du tiers du territoire national : des milliers de familles colombiennes paient chaque année le prix fort pour éviter la torture et l’égorgement pur et simple au fond de la jungle d’un proche parent… Ingrid Bétancourt elle-même en a été victime parmi bien d’autres, comme belle et prestigieuse monnaie d’échange, le 23 février 2002, en compagnie de Clara Rojas.

C’est pour en finir avec cette situation infernale que le Président Alvaro Uribe a été élu en 2002 et réélu en 2006 (de façon démocratique) par une écrasante majorité du peuple colombien : en janvier 2008, un sondage Gallup confirme que 99% de la population s’est prononcé contre l’idéologie et les méthodes d’action des FARC.

Hugo Chavez, Président du Vénézuela

On demande aujourd’hui au président colombien de “démilitariser” la surface d’un département français et de libérer les quelque 500 terroristes FARC détenus à Bogota en échange de la libération d’un seul prisonnier – Ingrid Bétancourt – qui avait les faveurs de Dominique de Villepin et bénéficie aujourd’hui de l’engagement personnel du Président Sarkozy…

C’est déjà un peu fort, pour un chef d’Etat responsable, de céder à toutes les conditions imposées par l’ennemi “christo-communiste” sans pouvoir avancer les siennes et celles du peuple colombien en contrepartie… Si vous ajoutez que cette reddition nationale pure et simple lui a été présentée pendant des mois par un ambassadeur élyséen qui se trouve être aussi l’allié notoire des FARC, Hugo Chavez, le chef d’Etat le plus révolutionnaire de toute l’Amérique latine, pensez-vous vraiment que la France ait joué ici sa meilleure carte en matière de diplomatie ?

 

Quand la “laïcité“ s’en mêle…

L’erreur de perspective des conseillers élyséens est considérable, mais moins énorme cependant que celle de la présidence Chirac, en juillet 2003, après « l’enlèvement » d’Ingrid. Le Quai d’Orsay a consulté à cette occasion plusieurs experts français de l’Amérique latine, dont un homme d’affaires, ami personnel du Président Uribe, qui travaillait avec le gouvernement colombien et renseignait la DGSE depuis de nombreuses années. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, qui avait connu les sœurs Bétancourt à Sciences Po, voulait dépêcher en Colombie un avion d’agents secrets armés jusqu’aux dents pour rapter à son tour par la force, en pleine jungle, la malheureuse Ingrid !

L’homme d’affaires fit valoir le risque d’une rupture des liens diplomatiques de la Colombie avec la France, celui plus fort encore que les FARC égorgent Ingrid dès l’apparition de nos hommes, et suggéra un autre scénario :

La France paie la rançon, quelque 500 millions de dollars, et je la fais porter discrètement aux FARC par un diplomate du Vatican.

Ce plan fut aussitôt rejeté, « au nom de la laïcité républicaine, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat », et le Quai d’Orsay insista pour que l’homme d’affaires aille plaider tout de même auprès du Président colombien la cause du scénario numéro un.

Quelques jours plus tard, l’homme d’affaires est de retour à Paris avec la mauvaise nouvelle prévue : Uribe n’est pas d’accord pour prêter main-forte, ni même autoriser l’accueil du commando français sur son territoire national… Le Président colombien, par contre, souscrit d’enthousiasme à l’hypothèse d’une médiation secrète du Vatican. Il est 300% catholique, les FARC aussi, paradoxalement ; on augmente donc les chances d’une libération d’Ingrid avant la fin de l’été.

… Nouveau plaidoyer en faveur de la médiation vaticane : Jean-Paul II a donné son accord, tout peut aller très vite, etc… Nouveau refus sans appel du gouvernement français. « La République ne va tout de même pas se couvrir de honte en sollicitant l’aide du Vatican ! »

Une semaine plus tard, entre le 10 et le 14 juillet 2003, le gouvernement qui ne voulait pas se couvrir de honte se couvrait de ridicule aux yeux du monde entier avec l’arrestation par la police brésilienne du commando “libérateur” et de son avion bourré d’armes, sur l’aéroport de Manaus. Dominique de Villepin lui-même dût se résoudre la mort dans l’âme à interrompre ses vacances et présenter les excuses publiques de la France, en date du 31 juillet, pour violation du territoire brésilien.

 

Alors, Ingrid va mourir ? Ingrid est morte ?

Quitte à passer pour “rabâcheur”, Sedcontra.fr tient à rappeler ici que l’Amérique latine reste un continent catholique du Rio Grande à la Terre de Feu. “Le continent de l’espérance chrétienne”, proclamait Jean-Paul II. Un continent où les chefs d’Etat de droite comme de gauche croient en Jésus-Christ, et les guérilleros aussi, même et surtout s’ils ne veulent pas l’avouer. Ils ne vont pas aux mêmes cérémonies religieuses, c’est vrai, ne partagent pas la même interprétation de la doctrine sociale de l’Eglise et ne souscrivent pas aux mêmes conceptions de la justice et de la paix. Mais la Santíssima Virgen est sacrée pour tous, le prêtre respecté dans son sacerdoce, l’archevêque plus important là-bas que le Président de la République et le pape écouté avec ferveur ou fureur, selon ce qu’il raconte, c’est-à-dire avec dévotion.

Quand l’Argentine et le Chili sont entrés en guerre pour le contrôle du canal du Beagle, qui a imposé la négociation et la paix en 1985 ? – Jean-Paul II.

L’idée qu’une médiation du Vatican puisse aboutir là où tous les autres moyens ont échoué, irrecevable dans le bureau d’un ministre français, est pleinement réaliste en Amérique latine, qu’on le veuille ou non.

Alvaro Uribe

Dans le cas de la malheureuse Ingrid Bétancourt, Alvaro Uribe vient d’y souscrire à nouveau, et cette fois-ci publiquement. Côté FARC, on continue d’interpeler les présidents Chavez et Sarkozy pour la création d’une zone démilitarisée, mais tout le monde sait bien en Amérique latine que le grand chef ne refusera pas quelques centaines de millions de dollars réunis par la France si c’est un homme d’Eglise qui les lui porte dans la jungle avec un mot gentil, un regard de père, une prière de clémence et un chapelet d’ivoire béni par Benoît XVI, en toute discrétion…

Alors, Ingrid va mourir enchaînée à son arbre, Ingrid est mangée par la vermine et la fureur des hommes, Ingrid est morte peut-être à l’heure où j’écris ces lignes, ses enfants vont la pleurer pour toujours jusqu’à leur dernier souffle… et vraiment, mon dieu, vraiment, au nom de la “séparation de l’Eglise et de l’Etat”, la France n’y peut rien ?

 Emmanuel Barbier

 

Pour en savoir plus : Abonnez-vous et reportez-vous aux fonds éditoriaux de sedcontra.fr

 


 
< Précédent   Suivant >