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Haro sur Damas, fauteur d’ordre ? Version imprimable Suggérer par mail

Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac se sont indignés l’un et l’autre, cette semaine, de la présence annoncée du “dictateur syrien” à la tribune présidentielle de la Concorde pour le défilé militaire du 14 juillet, où ils ne viendront pas… Cette posture est profondément ridicule, pusillanime, irresponsable, indécente, et je pèse mes mots. Voici pourquoi :

MM. les Présidents Giscard d’Estaing et Chirac viennent donc d’oublier avec hauteur qu’ils ont été chefs d’Etat eux aussi, fort peu avares en leur temps de relations étroites et parfois bien complaisantes avec les plus farouches dictateurs communistes de la planète, Leonid Brejnev et Deng Xiaoping en tête, leaders mondiaux d’un régime qui a inventé le goulag, affammé ses populations, torturé ses ressortissants et fait des dizaines de millions de morts dans le monde de 1917 à aujourd’hui… Giscard a oublié que si Soljénitsyne est parti s’installer à Zurich puis dans le Nouveau Monde, après son bannissement, c’est parce lui-même a rejeté en 1975 sa demande d’asile au pays des “droits-de-l’homme” pour ne pas prendre le risque de déplaire au Kremlin (bon, cela fait 33 ans)… Chirac a oublié qu’il a été salué bien fort l’exemplaire “démocratie russe” au Kremlin, le 12 juin dernier, en échange de la plus haute distinction nationale, le “Prix d’Etat”, assorti d’un chèque de 137.000 euros (dans son cas, l’amnésie est plus grave, cela fait dix jours seulement).

Un chef d’Etat coupable… de faire régner la paix!

De quoi donc le président syrien Bachar al-Assad serait-il coupable aujourd’hui ? D’avoir des vues hégémonistes sur le Liban, comme ses prédécesseurs ? De se comporter en Pilate, gouverneur de Judée, de Palestine et de Phénicie, qui considérait déjà la région comme proprement ingouvernable hors “l’option militaire” imposée par l’Empire romain ? De faire régner la paix de l’ordre dans un vieux pays arabe, avec un parti unique, une police omniprésente et une armée aux ordres du Parti Baas dont il est issu ?

Finalement, ce n’est pas Sarkozy, se sont ses deux prédécessurs qui raisonnent ou plutôt déraisonnent comme les Américains. A chaque fois qu’un allié potentiel de l’Occident se présente, la Maison Blanche s’empresse de s’allier avec son adversaire pour l’éliminer ! Un peu d’histoire, si vous permettez. Dans leur propre sous-continent, dès l’an 1912, Washington joue au Mexique la carte d’une coalition de Bolcheviques et de Francs-Maçons contre la plus grande population catholique du monde, au Sud du Rio Grande, qui aurait pu lui fournir un allié puissant : en 1940, les derniers villages de résistants Cristeros sont bombardés dans les montagnes mexicaines par l’aviation de la glorieuse US Army... En février 1945, Roosevelt cède la totalité de l’Europe centrale à la domination de Staline au terme des accords de Yalta : déstabiliser le Mexique, affaiblir l’Europe, la vieille passion de rester seul maître du monde industrialisé continue de jeter dans la misère ou l’esclavage politique des nations entières, qui n’avaient rien demandé aux Américains... !

La part trop belle faite à l’Empire Soviétique porte ses conséquences en Asie, en Afrique, puis en Amérique centrale, où de petites dictatures familiales, qui culminaient à cent victimes par an, cèdent la place à des régimes militaro-socialistes capables de faire disparaître plus de mille opposants en une seule journée. On l’a vu en Corée, au Vietnam, au Cambodge, mais aussi à Cuba, au Pérou et au Nicaragua, qui menaçaient pourtant de près le sanctuaire nord-américain... Au fil des années soixante-dix, dans l’intention contraire de soutenir le régime pro-occidental de Saigon, les Etats-Unis d’Amérique aboutissent au même résultat, livrant aux milices du Parti, aux génocides et aux goulags 90% des nations du Sud-Est asiatique...

Vous allez me dire que le Mur de Berlin est tombé, et que nos problèmes de sécurité se situeraient plutôt aujourd’hui du côté du Proche et du Moyen-Orient ?

Eh bien, c’est exactement pareil ! Semper idem. On part du même principe de cow-boy mal dégrossi (damner le pion à la vieille Europe),  et on recommence les mêmes absurdités, le même jeu de massacre contre l’Occident... Qui a soutenu la victoire des ayatollahs sanguinaires contre la monarchie éclairée du Shah d’Iran ? Qui a fabriqué Ben Laden et ses premiers commandos terroristes pour les lancer en Afghanistan ? Qui a nourri, armé et financé les bouchers talibans de Kaboul contre toutes les autres forces en présence sur le territoire afghan ? Qui a décidé, opéré et maintenu, dans des conditions d’impréparation politique intégrale, l’occupation militaire de l’Irak ? Qui a “supporté” jusqu’à une date récente de son autorité morale, de ses hélicoptères de combat, de ses avions de chasse et de ses gros deniers l’occupation suicidaire, par l’armée de Tsahal, des territoires palestiniens ?

Je conclus: la politique mondiale des Etats-Unis d’Amérique est dans l’impasse depuis Wilson. Elle joue à l’aveuglette mais sans coup férir aux quatre coins du globe contre les intérêts du monde libre qu’elle prétend défendre… Jusqu’au moment où c’est le sanctuaire américain lui-même qui se trouve attaqué, dans la chair de ses propres enfants. Comme à Pearl Harbour. Les Yankees en effet ne commencent à douter d’eux-mêmes, en matière de lutte contre le terrorisme, qu’à partir du 11 septembre 2001... Pour les gens qui pensent dans leur tête plutôt que dans celle des médias, c’est le jour où il est devenu impossible de nier que les polices politiques d’un Batista, d’un Somoza, et plus encore les dictatures à l’orientale d’un Shah d’Iran, d’un Saddam Hussein en Irak ou d’un Parti Baas en Syrie restaient politiquement préférables pour tout le monde à l’explosion des réseaux terroristes issus du fanatisme et de la théocratie…

La politique du pire, contre l’ordre établi

Reste encore debout la Syrie ? Haro sur la Syrie ! A Damas aujourd’hui – c’est insupportable – qu’on soit musulman ou chrétien, homme ou femme, syrien ou étranger, on est bien reçu et on circule librement partout, sans le moindre danger. Même les processions catholiques des fêtes de Pâques sont discrètement protégées par la police et l’armée, au cas où… J’en ai fait personnellement l’expérience à plusieurs reprises, contrairement aux présidents Giscard et Chirac qui n’ont jamais voulu s’y rendre, de peur de dîner avec le Diable et surtout de se faire mal voir par Serge July, Jean Daniel ou Edwy Plenel, dans les journaux français!

Bref, la politique extérieure des Etats-Unis d’Amérique et des gouvernements qui la soutiennent constitue depuis près d’un siècle une sorte de catastrophe planétaire contre l’ordre établi : un ordre bon, médiocre ou franchement mauvais, mais établi. On pouvait compter sur lui pour tenir les pires démons en place, quitte à ce que ce soit souvent par la peur et la violence aussi.

Mais il se trouve qu’il y a des limites à tout. Même à la stupeur fondamentale et sans doute héréditaire des présidents yankees. Bush est en train d’entrapercevoir, à la suite de ses meilleurs conseillers, que la super-puissance américaine a trouvé ici son contradicteur absolu : l’économique et le militaire réunis, dans leur mode de fonctionnement occidental, ne pèsent d’aucun poids durable face à des organisations clandestines nihilistes qui maîtrisent toutes les techniques modernes du terrorisme, mais abominent souverainement nos uniformes, nos valeurs et nos lois... Il se rapproche de Poutine et Sarkozy, qui l’ont déjà compris.

Et donc, lorsque Nicolas Sarkozy invite le président syrien au défilé du 14 juillet, sans lui faire la leçon sur le “déficit de démocratie” dont souffriraient ses sujets (c’est préférable aux massacres entre Frères dans les pays voisins), c’est lui qui fait de la realpolitick, du dialogue, de la diplomatie intelligente, lui qui plaide pour la paix, et se sont ses deux prédecesseurs qui manifestent ici leur Alzheimer précoce, leur ignorance coupable ou leur mauvaise foi.

©Emmanuel Barbier/Sedcontra, juin 2008

 
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