| Souvenir pour une rentrée |
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Ce matin-là, pénétrant dans la classe que les programmes scolaires désignent encore sous le nom de “philosophie”, j’ai senti chez mes élèves une indisposition... comment dire ? plus brutale, plus épaisse vraiment qu’à l’accoutumée. Depuis belle lurette, le spectacle des vingt-six corps vautrés sur une lecture, un jeu ou une somnolence d’ilote avait perdu pour moi son caractère de curiosité. Si j’avais cru adroit, au début, d’en tirer à chaud quelques enseignements sur la mystérieuse concordance des attitudes physiques et des dispositions mentales, j’en vins bientôt à plus de sagesse: qu’ils se lèvent d’abord, on reprendra ensuite selon l’urgence et la nécessité. Mais le maître qui crie est perdu. Force m’était bien d’attendre la levée des corps moins endurcis dans leur animalité, ou plus lents à la perte des vieilles habitudes. Dans cette société, où les initiatives élémentaires se comptent sur les doigts d’une main, trois personnes debout font une majorité : le reste finissait par suivre sans trop de fracas. “Messieurs, vous pouvez vous coucher!” Pour beaucoup, la phase vraiment douloureuse de mon enseignement avait pris fin... Et ils retombaient dans cette léthargie qui aurait alerté un primate dès les premiers jours de l’année scolaire : pas le moindre soupçon d’insolence spontanée, de divertissement, ni de chahut tant soit peu structuré. Quelques bavardages, à peine audibles, des raclements de chaise, des ronflements. Cette ambiance-là ne ressemble à rien de connu. Une sorte d’ennui sans faille, réellement sinistre, préhistorique, lunaire. Un sommeil général quasi organique et à tout le moins institutionnel, que l’irruption professorale ne saurait nullement déranger. Pour ma part, j’y ai usé beaucoup de vieilles ficelles : élever brusquement la voix, passer du discours bien claironné au murmure doucement théâtral (vous savez, l’horloge qu’on remarque parce qu’elle s’arrête), ménager quelques sous-entendus un peu vexants, réciter Garcia Lorca dans le texte, lâcher une énorme sottise, appeler ma mère – rien n’y fit. Les seules interventions jugées intolérables étaient celles où je les priais avec trop d’insistance concrète de se réveiller, se redresser ou se lever. Mais alors, c’est comme si je leur avais tiré dessus à coups de canon. Il faut dire à leur décharge qu’en exigeant ces marques extérieures – et préalables – de l’attention au cours, j’introduisais dans l’école une exception assez scandaleuse. Presque une déclaration de guerre... Moi qui songeais seulement à assurer ma paix… Tel les maîtres qui autrefois avaient pu nous en imposer, je ressentais d’instinct la fatale alternative : ne rien lâcher durant les quinze premières minutes, ou accepter de souffrir toute l’année. Et puis dans mon jeune âge, que j’estimais si proche, on se levait sans faire d’histoires à l’entrée du professeur. Nous ne nous trouvions pas dans un établissement public, il est vrai. Et c’était face au crucifix, pour une invocation commune de l’Esprit Saint. Après quoi le silence et les principales dispositions intérieures dues au cours trouvaient au moins leur point de départ : la prière du matin avait protégé les élèves comme le maître des pires grossièretés. Heureux privilège, pourquoi se le dissimuler… Notre foi n’était peut-être pas très ardente, mais pour tout le monde, quel authentique bienfait, cette petite minute de rien, de méditation, de paix... On l’a supprimée aujourd’hui dans la plupart des écoles chrétiennes, au nom de la liberté de conscience des élèves. Et sans même apercevoir qu’outre l’insulte faite à Dieu, c’est un dernier rempart contre la barbarie scolaire qui disparaît. L’an passé, dans un de ces collèges de la région parisienne, mes élèves s’étaient fort bien trouvés d’avoir été soustraits sans discours inutile à cette misérable réduction. Certains m’ont avoué par la suite qu’ils avaient puisé là l’affirmation d’une assez flatteuse “différence”. Face à la grande misère du matérialisme occidental dont je les entretenais souvent, le prestige de la philosophie en sortait même grandi. Mais je ne m’en attribue pas le mérite. Tout compte fait, ceci se passait dans des temps très anciens. Le temps où l’intelligente, la charitable discipline scolaire évitait à l’un de s’époumoner en pure perte tandis que les autres se liquéfient, dispersent ou endorment dans les locaux scolaires en toute tranquillité. N’existerait-il donc aucun moyen terme, aucun compromis acceptable entre le knout et la chienlit ? Nos “colles”, nos blâmes, nos renvois, cela ne nous avait guère empêché de grandir. Ni d’apprendre. Ni même, à l’occasion, de chahuter un peu. Mais alors vraiment, en savourant les risques – et à la loyale, en subissant les peines prévues par le règlement. (…) Le texte complet de cette “Lettre ouverte au ministre de l’Education nationale sur ma classe de philosophie” (Hugues Kéraly, 64 pages) est accessible en e-book pour nos abonnés : onglet “Fondamentaux”, rubrique “Education”. |
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