| Les étudiants face à la dictature de l'argent |
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Economie
Les étudiants français
face à la dictature de l'argent
Aux alentours de la vingtaine d’années, entre l’argent de poche de l’adolescence et le premier salaire, l’étudiant doit apprendre un mode d’emploi nouveau pour lui : celui de l’argent. Loin d’être un simple problème comptable, l’argent le renvoie à lui-même et le projette dans l’avenir. Il investit dans des études en même temps qu’il s’investit dans la vie et découvre ses vrais talents.
Talent, unité de poids et unité monétaire dans l’Antiquité, part de génie unique que chacun porte en soi : un mot chargé de sens et particulièrement adapté à sa situation... Que pèse dans la société un étudiant sans le sou ? La perspective de gros revenus est-elle suffisante pour répondre à ses attentes ? Le talent personnel ne doit-il pas s’enrichir avant de se monnayer ? Plus on est soumis à la tyrannie du manque de ressources propres, plus on sera conduit à attendre l’argent comme un libérateur absolu. D’une obsession, on passera à une autre. La dictature de l’argent a donc deux faces : celle qu’on subit et celle qu’on s’impose. A l’âge des inquiétudes, voire des peurs de l’avenir, l’argent passera pour la réponse la plus simple alors qu’elle n’est que la plus visible, et donc la plus simpliste. C’est par cette brèche de la simplification que continuent de s’engouffrer le discours néo-marxiste sur la lutte des classes, les injustices et les inégalités sociales. […] La tyrannie du manque : un étudiant sur deuxL’image traditionnelle de l’étudiant à la bourse plate mais au cœur plein d’idéaux fait partie des “idées toutes faites”. La pauvreté peut être une école d’apprentissage de certaines vertus, mais l’ériger en vertu souveraine, comme le font certains nantis, est sans doute excessif, car la pauvreté porte aussi en elle des sources de perversion. “La pauvreté a ses faiblesses, elle enseigne à l’homme le mal par le besoin.” (Euripide, dans Electre.) Selon le dernier rapport de Dauriac, 100.000 étudiants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les prix, en particulier ceux du logement, s’envolent dans toutes les villes universitaires et les étudiants semblent courir après l’argent. Ils entrent dans une spirale qui les rend plus vulnérables que les autres, obligeant l’un à se débrouiller tout seul pour payer ses études, conduisant l’autre à vouloir gagner plus pour consommer davantage. L’argent menace donc les étudiants de 2008, en jouant à la fois sur leurs faibles moyens et l’enivrement de son pouvoir. […] Triste lapalissade : travailler plus, c’est étudier moins
Lucide, elle a accepté sans se plaindre un logement de 8m2 dans le 15ème arrondissement de Paris pour 310 euros par mois au 7ème étage, sans ascenseur et non meublé. “C’est le seul logement que j’ai trouvé dont le prix soit dans mes moyens et à un endroit qui me plaît, reconnaît-elle. Au cours de mon LEA, j’étais jeune fille au pair en échange d’un loyer modéré que mes parents m’aidaient à payer. Mais les différentes aides, notamment de baby-sitting, que j’apportais à la famille d’accueil m’ont étouffée. Couplé avec mes études, ces gardes d’enfants imposaient un rythme trop lourd pour moi. Je n’avais presque aucune sortie. Pour acheter de quoi me nourrir, je devais faire d’autres baby-sittings, rémunérés. Et je n’avais pas de vacances puisque je devais toujours m’occuper des enfants.” La charge de travail universitaire alourdie par celle d’un travail rémunéré vient à bout des forces de nombre d’étudiants. Leurs résultats en pâtissent et, par voie de conséquence, leur rémunération future. Mais ce phénomène peut révéler des ressorts insoupçonnés de courage et d’endurance qui porteront leurs fruits dans les carrières professionnelles. […] Le poids des dictatures de l’argentOn peut stigmatiser l’envolée des prix, la diminution du pouvoir d’achat... N’est ce pas céder à la facilité ou au simplisme qui inspire trop souvent les contempteurs des injustices sociales? Ne peut-on pas également aborder le problème sous l’angle des multiples tentations de consommation qui guettent les étudiants ? Qui ne s’est pas senti attiré par un nouveau produit mis en avant par la publicité, y compris, et surtout pour un étudiant, dans les domaines culturels, les outils de communication et d’échange ? Qui peut dire que ces publicités sont sans effet (même inconscient) sur le mode de consommation ? L’étudiant n’est sans doute pas plus influençable que les autres consommateurs, mais il vit en tribu et relaie plus que les autres les modes, les envies, les progrès : plus que d’autres tranches d’âge, il est passionné par l’avenir. Les publicitaires l’ont bien compris. […] La fascination des “gros” revenus
Si je suis riche, c’est que j’ai su être plus malin que les autres ! Et comme il y a de nombreuses manières d’être malin, se pose inévitablement, à un moment ou à un autre, le problème de l’honnêteté et de la malhonnêteté. Surtout à une époque qui demande des explications non formelles mais enthousiasmantes sur la morale. Ne pas maîtriser cette question, c’est faire le lit de réactions totalitaires du genre “la propriété c’est le vol”, qui même si elles ont disparu sous cette forme, resurgissent avec d’autres slogans. Les étudiants cherchent de plus en plus les filières d’étude conduisant aux métiers les plus rémunérateurs. Les écoles de commerce font le plein. Les métiers d’avocat d’affaires, d’analystes financiers ou autres traders, pour ne citer qu’eux, ont le vent en poupe. Le magazine L’Etudiant ne s’y est pas trompé. Son numéro de mai 2008 consacre un dossier intitulé : 3000 euros par mois avant 30 ans, 30 filières pour gagner plus ! […] À quelle école apprend-on à “gérer l’argent” ?Est-ce l’argent lui-même ou le désir qu’il faut apprendre à gérer ? Se libérer des pouvoirs de l’argent, ce n’est pas se libérer de l’argent lui-même, mais du regard que l’on porte sur lui. “L’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté ; celui qu’on pourchasse est celui de la servitude”, fait remarquer Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Il se montre là étonnament disciple d’Epicure. Qui est aux antipodes de “l’épicurien” d’aujourd’hui, dont l’image est valorisée et derrière laquelle se cache le plus souvent un simple jouisseur. C’est bien sûr au sein des familles que tout commence, dans l’éthique de la cellule de base. Donc, dès l’enfance et dans l’affection. Parce qu’à vingt ans on est peu disposé à commencer à prendre des “leçons de morale”. On a assez à faire pour essayer de vaincre la peur du monde réel dont la dureté est bien visible : pauvreté, RMI, chômage (un Français sur deux a peur de devenir un jour SDF). Et ces données, les parents ne les ont sans doute pas connues au même âge. Par ailleurs, l’éthique personnelle est difficile à bâtir au milieu des églises désertées, des philosophies oubliées. Pourtant, même pour un non croyant, les textes de l’Ancien et du Nouveau Testament en disent long sur l’expérience de la richesse et de la pauvreté : Job entre l’une et l’autre, le Sermon sur la Montagne... Alexandre Dumas fils écrit dans La Dame aux camélias: “N’estime l’argent ni plus ni moins qu’il ne vaut: c’est un bon serviteur et un mauvais maître.” D’où sort-il cette notion ? Des Écritures, directement. […] La responsabilité des enseignantsLes enseignants sont des acteurs essentiels de la société étudiante. On leur demande d’enseigner une “matière”. Le pragmatisme peut-être. Mais le pur matérialisme, peut-être pas. Et au-delà ? Ont-ils l’envie, le projet, ou même le temps de partager une expérience ? Aurélien, étudiant à Dauphine, y termine ses études avec des résultats brillants, mais un goût amer : “Certaines fonctions et débouchés sont systématiquement valorisés par nos enseignants de toutes les disciplines : contrôleur de gestion, trader, directeur financier. Les fonctions les plus rémunératrices, et pas celles qui peuvent être plus créatrices ou innovantes comme celle de directeur de production, par exemple. Nous sommes à l’aube d’une vie d’entrepreneurs, de managers ou de cadres dirigeants. On ne nous parle pas des hommes, à peine des entreprises et jamais de nos futures responsabilités. C’est fermé, aride, décourageant !” Comment va se faire pour ces étudiants le passage en entreprise, où ils vont rencontrer des hommes et découvrir les responsabilités ? Vont-elles les trouver fermés aux autres et découragés? Les entreprises vont-elles prendre le relais en assurant la formation de leurs nouvelles recrues, au-delà de l'enseignement qu'elles ont reçu? Une chose est certaine: les banques lorgnent déjà sur les premiers salaires des "jeunes actifs". Entre enseignement aride et formation ardue, n'y aurait-t-il pas place pour "l'éducation" qui, d'une jeunesse luxuriante, fasse naître un "homme intellectuel et moral": " La jeunesse, comme la verdure, pare la terre, mais l'éducation la couvre de moisson ". (Antoine de Rivarol, Discours sur l'homme intellectuel et moral). […] ©Joseph Verny et Anne Volnay/Sedcontra, juin 2008 Pour découvrir la version complète – 12 pages – de ce Dossier du jour, ainsi qu’une centaine d’autres textes réservés aux abonnés : |
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Le cas d’Aude, 22 ans, illustre bien cette situation. Elle est hôtesse d’accueil à la librairie La Procure (6ème arrondissement de Paris). Après un LEA d’espagnol à la Catho, elle passe le concours d’auxiliaire puéricultrice en septembre 2008.
La réussite et l’étude doivent se monnayer, c’est normal. Pourtant le paradoxe s’installe vite si le désir de reconnaissance par l’argent précède la reconnaissance du savoir et des compétences ; par glissement subtil, l’enrichissement devient synonyme de savoir, et finit par le remplacer. “A force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tête, et presque capable de gouverner.” (La Bruyère, Caractères, chapitre Des Biens de Fortune.)