| Procès Kerviel : où sont les chefs ? |
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La Société Générale savait depuis 2005 qu’il arrivait à Jérôme Kerviel de prendre des positions spéculatives très supérieures aux limites autorisées. Elle a couvert ce “trader” tant que ses prises de risques faisaient exploser les résultats de la salle de marché (1,4 milliard de gains à lui tout seul en 2007 !), parce que toute la hiérarchie de la banque en profitait grassement. Surtout au sommet : selon Capital Magazine, les derniers revenus du Pdg Daniel Bouton à la Générale dépassaient les dix millions d’euros, trois fois son salaire annuel, par le jeu des primes, bonus et plus-values sur stocks options… En janvier 2008, quand les positions de Kerviel atteignent des sommets astronomiques, sur des marchés financiers de plus en plus incertains, Daniel Bouton ordonne de tout liquider dans l’heure, c’est-à-dire dans les pires conditions. Il n’hésite pas à pénaliser sa banque de près de 5 milliards d’euros, pour relativiser au passage les 2 milliards de pertes déjà enregistrées à cette époque par la Générale dans le naufrage des subprimes (elles s’élèvent aujourd’hui à 10 milliards d’euros). Un Pdg soucieux du bien commun de son entreprise aurait entouré sans délai le trader emballé de tous les soutiens et de tous les contrôles possibles, pour lui permettre de se “défaire” ou de se “refaire” au moins pire, à défaut du mieux.
Il est clair que Jérôme Kerviel n’a pas multiplié tout seul les fautes professionnelles. Il a manqué de chefs dignes de ce nom. “A aucun moment on ne m’a dit : Arrête tes conneries.” Au contraire : chaque soir, au relevé des compteur, le N+1 l’encourage à pousser plus loin son niveau de risque, dans un langage de maquereau : “Bravo Jérôme. Tu as été une bonne gagneuse aujourd’hui. Continue !”
La crise financière, avec tout son cortège de catastrophes économiques et sociales, apparaît bien ici d’abord comme la sanction d’une crise morale. Une conséquence du “chacun pour soi”, du droit du plus fort ou du plus malin, quoiqu’il en coûte au prochain. Mais pourquoi Jérôme Kerviel, qui n’a pas gagné en trois ans la moitié de la retraite mensuelle de son ancien Pdg, est-il seul à devoir en répondre devant les tribunaux ?
Hugues Kéraly
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