Réponse à un client sur la crise des placements financiers Version imprimable Suggérer par mail

"La banque n'est pas un casino" : au cours de leur dernière assemblée, les actionnaires de la Société générale ont dit ce qu'ils pensaient des cinq milliards d'euros envolés dans “l’affaire Kerviel”, record numéro un des pertes issues de la spéculation financière… Le président du groupe, Daniel Bouton, s'est même fait huer ! Dans ce contexte, certains se demandent s'ils doivent vendre leurs actions, avant que le pire ne soit assuré. Réponse d'un gérant de portefeuille à l'un de ses clients.

Cher Monsieur,

Pardonnez mon silence. J'ai commencé plusieurs fois un courriel, mais comme le vôtre suppose une longue réponse, j'ai dû y renoncer à plusieurs reprises. "L'urgent chassant l'important" tous les jours. Vous faites bien de me relancer patiemment.

Parlons d'abord de votre diagnostic. Vous avez appris, comme nous tous, que la Fed, la Réserve fédérale américaine, a baissé sept fois son taux directeur en sept mois afin de relancer l'économie. Vous en concluez que la crise financière est inéluctable. Vous me citez à l'appui l'ouvrage de Patrice Leconte, La grande crise monétaire du XXIème siècle a déjà commencé !

Je suis tout à fait d'accord avec vous et j'aurais pu signer le texte que vous m'avez envoyé. Le problème est que ce qui y est écrit est vrai depuis plus de vingt ans ! Maurice Allais, notre seul Prix Nobel d'économie, a annoncé la crise dès 1981. Nous savons bien que nous dansons sur un volcan à cause de la folie mondialiste et "financiariste" de ceux qui nous dirigent. Leur dernière idée saugrenue en date : titriser des crédits bancaires (à l'issue plus qu'incertaine) pour en faire des obligations recherchées à proportion de leur rendement, lequel sera d'autant plus fort que le risque est élevé. La catastrophe des subprimes est venue trancher.

Pariez sur des valeurs "en chair et en os"

Il n'empêche que je réussis à gagner de l'argent pour mes clients depuis vingt ans en misant sur l'énergie et l'intelligence du "pays réel". Cela ne m'empêche pas de penser qu'un jour tout cela craquera définitivement. D'ici là, j'essaie de faire mon devoir de mon mieux et, ma foi, avec un succès certain sur la durée. Le Créateur ne nous demande pas d'essayer de connaître l'avenir pour être plus malins que les autres, mais d'utiliser notre intelligence pour faire les meilleurs choix prudentiels. C'est pourquoi je ne m'intéresse qu'à de belles entreprises, saines, à taille humaine, dans lesquelles je sais ce que j'achète et à qui je fais confiance. Le Créateur nous dit aussi : "Relevez-vous et n'ayez pas peur" (Mt 17,7) car le pire n'est pas toujours certain.

La macroéconomie est importante, certes, mais elle ne remplace pas la microéconomie, même si elle en est l'environnement. Les économistes sont pessimistes sur des abstractions comme les indices, les taux de croissance, la supposée récession, l'inflation ou les différents ratios dont les américains sont si friands. En revanche, ils sont bien embarrassés quand vous leur demandez s'il faut vendre des actions Michelin ou Proximania. Il s'agit de valeurs "en chair et en os", si je puis dire, sur lesquelles on ne peut pas fantasmer : le chiffre d'affaire de ces entreprises, leurs bénéfices, leur carnet de commande sont autant de données concrètes irréfutables.

En résumé, il ne faut pas renoncer à un bien immédiat et certain à cause d'un danger éventuel et futur.

Les "bijoux de famille" ne sont pas les sociétés cotées !

Passons aux critiques que vous me faites. Vous me dites que ma tactique – acheter des actions de PME ayant de bons fondamentaux – a eu ses heures de gloire, mais qu'elle n'est plus de mise aujourd'hui. En cas de crise, pensez-vous, les gérants de portefeuille liquident d'abord ces valeurs pour préserver les actions qu'ils détiennent dans les sociétés cotées.

Or c'est exactement le contraire qui se passe. Il suffit d'avoir géré une SICAV, une société d'investissement à capital variable, ou un FCP, un fonds commun de placement, pour le savoir. On vend d'abord les titres liquides pour servir les demandes de rachat, et on conserve soigneusement les "bijoux de famille". Leur marché est certes peu liquide mais on peut en espérer de grosses plus-values. Il suffit de regarder les échos dans la presse sur les difficultés qu’a rencontrées Richelieu Finance (2 milliards de rachats sur 5 milliards de conservation). Cette société de gestion a d'abord "sorti" les grandes valeurs du CAC 40 avant d'être obligée de vendre, la mort dans l'âme, les petites capitalisations.

Enfin, votre conclusion me paraît peu réaliste. Vous connaissez apparemment la date de l'accalmie temporaire dont il me faudra profiter pour vous faire regagner tout ou partie de votre moins-value : ce sera entre avril et juin 2008, me dites-vous ! Et vous me demandez d'investir à la fois sur des valeurs fortement réactives aux aléas actuels, et sur des secteurs fortement défensifs, pour assurer les risques des précédents. Si vous connaissez la martingale, il faut me la signaler, mais je pense que si elle existait, cela se saurait !

Gardez le cap dans la tempête

Permettez-moi de vous dire, cher Monsieur, que je fais ce métier depuis quarante ans. J'ai connu le premier et le second chocs pétroliers, le krach de 1987 et le mini-krach de 1989, l'effondrement de Tokyo et l'invasion du Koweït en 1990, la crise russe l'année suivante, l'effondrement de l'immobilier de 1990 à 1994, le scandale du fonds LTCM (100 milliards de dollars de pertes !), la crise asiatique de 1997, le choc technologique de 1998, l'éclatement de la bulle Internet de 2000 à 2002, le 11 septembre 2001 et enfin, les "subprimes" et leurs conséquences. Je peux vous l'affirmer en toute certitude : les seuls à avoir perdu de l'argent sont ceux qui ont vendu dans le creux, qui ont changé leur stratégie "à chaud", qui ont renoncé aux choix industriels sérieux pour se porter vers des fables médiatiques. En résumé, il ne faut jamais changer de décision en période de désolation. Même les directeurs spirituels pourront vous confirmer cela.

Voilà, cher Monsieur, j'espère vous avoir convaincu. Vous avez de bonnes valeurs dans votre portefeuille, il faut les garder pour la plupart. Le moment venu, je raisonnerai en termes de "véhicule", c'est à dire que je vendrai certaines actions même si je pense qu'elles peuvent remonter, au profit de valeurs ayant plus de chances de monter plus vite. Je cèderai aussi éventuellement des valeurs à marché plus large, puisque certaines ont beaucoup baissé.

Je me permets d'envoyer une copie de cette réponse à notre ami A.G., lui qui m'a fait découvrir ces valeurs qui ont permis de multiplier par 10 ou par 20 la mise d'un bon nombre de mes clients... pour leur grande satisfaction.

Croyez, cher Monsieur, à l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Rémy BERT

 

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