Lyautey et le “state building” Version imprimable Suggérer par mail

En écho à notre éditorial “Un Lyautey pour l’Afghanistan”, le Colonel Pierre Geoffroy, président de l'Association Nationale Maréchal Lyautey (http://www.lyautey.fr/), nous invite à découvrir ce passage de la communication faite par le Général Patrick Garreau au colloque de la Saint-Cyrienne, le 15 mars dernier, sur le thème "En relisant Gallieni et Lyautey". Le maréchal Lyautey n’a pas fait table rase du féodalisme et des traditions locales pour pacifier et moderniser le Maroc. Il a souvent dîné avec ses diables pour les neutraliser. C’est en s’appuyant avec réalisme sur les chefs de guerre et les institutions existantes, pour les mobiliser au service d’un projet supérieur, qu’il a réussi là où la politique occidentale échoue aujourd’hui par manichéisme, en Irak comme en Afghanistan.  

Le 10 Mai 1961, lors de l'accueil aux Invalides des cendres du Maréchal Lyautey, le Général de Gaulle termina ainsi sa brève allocution :"En vérité, le Maréchal Lyautey n'a pas fini de servir la France." Etait-ce une phrase de circonstance ou pouvons-nous réellement ré-examiner les actions de ce grand ancien (promotion 1873-1875) en y trouvant des éléments de référence pour les missions actuelles ? C'est ce que nous avons voulu faire pour la tâche la plus complexe : le "state building".

"State building" (ou "rebuilding"), de quoi s'agit-il ? En fait nous faisons ici référence au concept anglo-saxon développé essentiellement depuis 2002-2003 pour traiter la question afghane et le problème irakien. Il s'agit à la fois d'éléments de doctrine et de principes d'action visant à construire un "état de droit" où tous les citoyens, sans considération de leur ethnie ou leur religion, aient les mêmes droits et devoirs dans un cadre économique et social favorable, où le pouvoir soit légitime parce qu'issu d'une expression démocratique (seul facteur de légitimité retenu), où les pouvoirs régaliens soient répartis entre un exécutif, un législatif et un judiciaire, où enfin le patriotisme ne puisse pas dériver vers le nationalisme et l'agressivité extérieure.

Les historiens français et marocains s'accordant à reconnaître que le Maréchal Lyautey est le créateur ou le refondateur d'un pays moderne, le royaume du Maroc, par son action de 1912 à 1925, il est intéressant de voir comment il procéda, même si l'on peut déjà nous dire qu'il eut à agir dans un monde très différent, qu'il n'eut pas à affronter de guerre subversive selon le modèle trotskiste-communiste et encore moins une nébuleuse terroriste comme Al Kaida. Une autre difficulté vient aussi de ce qu'il ne nous a pas laissé un beau manuel exposant sa doctrine de construction d'un état….et pour cause car Lyautey détestait les doctrinaires, les idéologues, les technocrates ; il se voulait homme d'action, prenant en compte avec méthode les réalités pour les transformer, éclairé par son éthique profondément chrétienne et sociale.

C'est une première leçon qu'il nous donne, sa philosophie est celle du "réel", de “l’être". Il a cependant laissé une abondante correspondance, des  rapports officiels et ses collaborateurs se sont exprimés sur ses principes et ses méthodes. En ce qui concerne le "state building", nous examinerons rapidement sa méthode dans la construction des institutions politiques et de l'économie, dans la pacification et le renouveau d'une société ; et nous pourrons voir qu'il est assez loin des concepts anglo-saxons dans bien des domaines. 

Construire des institutions politiques

La première chose qui frappe dans l'action politique de Lyautey pour reconstruire l'état marocain, c'est qu'il ne fait pas table rase du système existant pour le remplacer par une administration directe française, efficace et honnête. Pourtant bien des éléments de la situation qu'il trouve en 1912 pourraient l'y inciter. La monarchie est instable, le sultan Moulay Hafid s'est soulevé contre son frère Abdul-Aziz, l'a battu en Août 1908 et a réussi à se faire proclamer sultan. Depuis il  dilapide le trésor public pour ses plaisirs et ceux de ses partisans qui ont aidé à sa proclamation, il  fait mettre à mort ses opposants, il envoie son armée collecter par force des impôts abusifs dans le territoire qu'il contrôle encore, il flatte à tour de rôle les factions et les fanatismes. Il n'est donc nullement un monarque pacificateur, un arbitre de querelles millénaires, un administrateur juste et sévère du bien public ; il n'apporte ni l'ordre ni la sécurité aux 4.500.000 Marocains d'alors dont la grande majorité vit, par suite, dans le "bled es-siba", c'est-à- dire en dissidence (par rapport au "bled el-Makhzen", très réduit, où l'autorité du sultan est encore reconnue). Les vieilles institutions marocaines, le "Makhzen" sont minées par l'incurie et la corruption. L'armée chérifienne elle même se soulève en Mai 1912 autant contre le sultan que contre la présence française.

Lyautey ne va cependant pas mettre fin à la monarchie marocaine, il va pousser Moulay Hafid à abdiquer et partir en France mais en lui assurant une rente, et il va faire appel à son frère, Moulay Youssef, homme  plus intelligent, pondéré et honnête, mais en le faisant désigner par les grands Oulémas du Maroc pour qu'il soit bien reconnu comme le véritable roi et chef religieux du pays. Il dissout l'armée mais recrée immédiatement des unités et en particulier la garde royale. C'est ainsi que le 13 Décembre 1912, trois mois après la belle victoire de Mangin, le sultan fait son entrée à Marrakech au milieu de 2.000 cavaliers, voit se rallier définitivement à lui les caïds Glaoui, M'Tougui, et Goundafi et acquiert ainsi un véritable prestige, tout ceci ayant été préparé par Lyautey qui est sur place depuis deux mois et commence ainsi à montrer aux Marocains de toutes races et coutumes qu'ils peuvent et doivent se rallier à leur souverain légitime.

De la même manière, en 1916, c'est avec 20.000 cavaliers que le sultan arrivera à Fès. Lyautey dépossède le sultan de certains pouvoirs "régaliens" : la défense, les finances et la politique extérieure, car il n'est pas un naïf et sait qu'il a besoin de commander en ces domaines pour reconstruire l'état. Mais comme le dit Benoist-Méchin : "Il institue auprès de la Résidence un Conseil représentatif des intérêts français et marocains mais en même temps il renforce autour du sultan l'autorité du Makhzen. Il organise un contrôle français de l'administration chérifienne mais en même temps il affermit et régularise le pouvoir des caïds et des pachas." Pendant des années Lyautey imagine et applique tout un cérémonial mettant en valeur le souverain en particulier quand le Résident général de France lui demande audience ou se déplace pour le saluer sur son passage, et aussi en l'associant à la constitution des gouvernements successifs et à toutes les grandes décisions. C'est toujours le sultan qui promulgue les lois. Lyautey va ainsi rendre inopérants des discours et actions nationalistes ; lorsque Abd El Krim, outre son prestige et la crainte qu'il inspire, se sert de l'argument nationaliste et religieux pour rallier des tribus, sa parole a un certain écho au Maroc espagnol qui est une colonie, mais pratiquement pas dans le protectorat où le sultan continue d'incarner la nation et où la prière est dite en son nom, lui, le "commandeur des croyants".

Ces modes d'action pragmatiques, s'accommodant des institutions existantes tout en mesurant leurs imperfections, sont encore à méditer. Pour plusieurs experts de l'Afghanistan, les Américains auraient été bien inspirés en 2002 de remettre sur le trône le vieux roi Zaher Shah tout en identifiant le membre de sa famille le plus apte à lui succéder ; il y avait peut-être là une figure capable d'incarner l'unité du pays, un symbole difficile à dénoncer par les chefs de guerre comme par les Talibans. De même l'administration directe américaine de l'Irak par M. Paul Bremmer ne put atteindre aucun de ses objectifs parce qu'elle commença par balayer tout ce qui était encore organisé dans le pays. Les Américains l'ont bien reconnu par la suite.

 
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