29 mai 1968 : Le jour où la France a failli basculer Version imprimable Suggérer par mail
Anniversaire
Le jour
où la France
a failli basculer

 

M. Daniel Cohn-Bendit vient de nous raconter pendant plus d’un mois, à travers tous les médias possibles, sa vision personnelle des “événements de mai”.

Il a beaucoup insisté à cette occasion sur le caractère essentiellement “culturel”, voire résolument “apolitique”, de ce qui s’est passé alors en France…
Sedcontra soutient dans ce Dossier du jour que c’est là une mystification pure et simple, volontaire ou non, au regard des événements historiques que les autres acteurs et témoins de l’époque ont vécus.

"Mai-68 est une révolution culturelle, dit Daniel Cohn-Bendit, parce qu’elle constitue le point d’origine d’une cascade de ruptures particulièrement heureuses (pour lui) en matière d’évolution des mœurs." – Des ruptures qui affectent tous les âges et tous les domaines de la vie : discrédit jeté sur le cours magistral ; déstabilisation de l’autorité des parents ; fin des dictatures rétrogrades de l’orthographe, de la grammaire, de la ponctuation et de la propriété des termes ; banalisation de la pilule contraceptive ; accélération des divorces ; abolition de la peine capitale pour les criminels ; légalisation de l’avortement pour les enfants à naître ; rupture des “tabous sexuels” ; reconnaissance des droits juridiques et sociaux de l’homosexualité ; libéralisation de fait des drogues “douces” ; affirmation publique de la repentance du péché colonial ; etc., etc., etc.

“La preuve, précise le Grand Témoin, c’est que nous avons aujourd’hui un président divorcé au Palais de l’Elysée… une chose inconcevable avant les événements de mai !” (NDLR : Cohn-Bendit oublie Georges Clemenceau, l’instigateur de la première loi française sur le divorce, précisément).

Bref, pour les 41 millions de Français non agrégés d’histoire contemporaine qui sont âgés aujourd’hui de moins de 50 ans, les étudiants révoltés de Mai-68 auraient eu pour objectif principal et finalement victorieux de déclencher le processus qui a permis d’abolir en France les notions de bien et de mal, d’éthique et de droit naturel… Grâce à Mai-68, tous nos partis politiques et tous nos gouvernants, de Giscard à Sarkozy, en passant par Mitterrand et Chirac, sont d’accord sur l’impérieuse nécessité républicaine d’aligner la loi sur les mœurs (supposées) de la population. Deo gratias. Point final. Dany le Rouge a parlé.

Quand De Gaulle lui-même a pris peur

Sur la cascade des grands “progrès” du XXème siècle en matière de libéralisation des mœurs, Daniel Cohn-Bendit, au doigt mouillé, a chronologiquement raison. La loi Neuwirth sur la contraception remonte en effet au 28 décembre 1967, moins de trois mois avant l’irruption des mercenaires du “Mouvement du 22-Mars” à Nanterre, et toutes les autres campagnes pour exclure le Décalogue de la loi française ont pris celle-là comme modèle praxologique, selon le vieil adage de Lénine: agitation, propagande, organisation.
  1. Multipier les coups d’éclats provocateurs, les pétitions d’intellectuels aux ordres et les manifestations de rue.
  2. Faire avaler la pilule à “l’opinion publique” par une presse amorale et décérébrée, mais avide de scandale et de nouveauté.
  3. Engonçer le morceau de force à l’Assemblée nationale et au Sénat, en profitant des heures de somnolence intellectuelle et de grosse digestion.
     
Tout de
De Gaulle
De Gaulle le 29 mai 1968, départ pour Baden
 
même, le mercredi 29 mai 1968, jour du sacro-saint Conseil des ministres à l’Elysée, quand De Gaulle fait son Louis XVI, quand il quitte le territoire national en catimini pour tomber en sanglots dans les bras fraternels et puissants du général Massu, une question : pleurait-il son désarroi personnel face à une situation insurrectionnelle véritablement explosive, ou s’épouvantait-il en visionnaire des “libérations” en chaîne que ce catholique de droite n’aurait jamais acceptées : la chienlit à l’école, la pilule à douze ans, le PACS homosexuel et l’aspiration chirurgicale des bébés ?

Malgré toute l’admiration que l’on est en droit de porter sur l’intégrité personnelle et la très haute idée que le Général se faisait de la morale publique, j’opte résolument (avec les historiens) pour la première hypothèse, dont Georges Pompidou lui-même a témoigné dans ses Mémoires : “Croyant la partie perdue, le Général avait choisi le retrait.” Edouard Balladur qui travaillait alors à Matignon précise même aujourd’hui qu’il n’était pas le seul à préparer sa sortie : la flotte du gouvernement n’avait plus un seul avion de libre pour quitter la France, tandis que les bidons d’essence, les hélicoptères et les jets privés se négociaient à prix d’or sur toute la Rive droite de Paris.

Oui, c’est bien le général Massu et lui seul qui va “regonfler” son De Gaulle, à Baden-Baden, et provoquer le grand discours de redressement national, puis la contre-manifestation historique du jeudi 30 mai sur les Champs-Elysées.

Confession d’un émeutier de Mai-68

Oserais-je une confidence un peu plus personnelle ? Moi aussi, j’étais syndicaliste étudiant à l’heure des “événements de mai”. J’avais même organisé fin 2007 (avant Dany le Rouge) une grève générale avec occupation des locaux qui a mobilisé rue d’Assas 40000 vaillants contestataires pendant près de trois mois… Quand l’incendie de la révolte étudiante a pris des proportions nationales par l’intrusion des CRS en Sorbonne, le 2 mai 1968, j’étais donc aux côtés des camarades de gauche insurgés, vraiment heureux malgré nos différences d’en découdre avec un régime qui nous dégoûtait tous également.

Pas pour les mêmes raisons : à droite (des monarchistes aux libéraux), on n’avait pas oublié les accords d’Evian, ni le jour où De Gaulle livrait nos frères mulsumans d’Algérie aux bouilloires et aux couteaux d’un FLN armé et financé par Moscou ; à gauche (des communistes aux anars), on accusait non sans raison la Vème République de défendre l’ordre moral et les intérêts du grand capital… Toujours est-il que les raisons contraires se rejoignent assez vite lorsqu’on a vingt ans, et qu’un CRS ou un Garde Mobile vient vous balancer un coup de crosse dans les gencives pour vous apprendre à respecter la loi !

Nous avons donc fait cause commune contre le “Grand Charles”, dépavé les rues, abbatu les arbres, construit des barricades et lâché des bordures de trottoir (50 kg) du 6ème étage sur les casques de la maréchaussée, dans l’idée implicite qu’il nous fallait des morts, et dans l’espoir un peu fou qu’un Victor Hugo du XXème siècle irait dire notre imbécile courage à la postérité… On avait même prévu d’aller mettre le feu ensemble à l’Elysée, en veillant à ce que le Général n’en soit pas trop vite évacué… (NDLR : Nous sommes en 2008, il y a prescription.)

Georges Pompidou, alors premier ministre, et son Préfet Grimaud, qui avait des indics partout, en furent bien vite informés. Nous nous sommes donc heurté à d’imposants barrages militaires, avec des camions de quatre mètres de haut, sur tous les ponts de Paris qui séparait notre terrain de chasse (NDLR : la Rive Gauche) de l’odieux paradis des politiques et des bourgeois (NDLR : la Rive Droite, où se trouve aussi le palais de l’Elysée). Un plan d’urgence fut monté pour passer par les tunnels du métro en grève. Grimaud là aussi nous avait devancés, avec des grilles médiévales en acier trempé !

Il fallait donc changer de tactique insurrectionnelle, ou renoncer au projet commun d’écraser l’odieuse Vème République sous le poids nauséeux de son dixième anniversaire… Malheureusement, aucun d’entre nous n’était passé par l’essentiel : l’étude des maîtres – Lénine, Mao, Fidel – et les écoles de stratégie.


Une décision du Kremlin

La suite est mieux connue des historiens, mais souvent mal interprétée. Les vrais révolutionnaires (dont je n’étais pas) savaient bien qu’il fallait réussir à tout prix la jonction avec les travailleurs en grève et les milices de la CGT. On sollicita Mendès, Roccard et Mitterrand, qui se défilèrent piteusement au grand meeting de Charlety. Jean-Paul Sartre était comme fou, et montait sur des tonneaux pour convaincre les ouvriers grévistes de Boulogne-Billancourt d’ouvrir immédiatement leurs portes aux camarades étudiants.

Rien n’y fit, pour une raison si simple que personne n’a cru utile de la rappeler : la CGT prenait ses ordres place du Colonel Fabien, au Parti Communiste Français, lequel ne faisait alors que transmettre ou transposer en Métropole les décisions du Kremlin. (Comme en 40, exactement : saboter l’armée française pour soutenir Hitler, puis les convois de l’armée allemande deux ans plus tard, si c’est Staline qui le demande, la conscience du camarade communiste n’a rien à objecter…)

Pour quelle raison le Parti Communiste d’Union Soviétique n’a-t-il pas autorisé et soutenu le déclenchement du “Grand Soir” en France aux derniers jours du mois de mai 1968, où plus de sept millions d’ouvriers s’étaient mis en grève dans cette intention ? – Crainte d’une réaction puchiste de l’armée française, qui avait remis De Gaulle au pouvoir dix ans auparavant ? – Remerciement discret au Général qui venait de lui livrer l’Algérie, les portes de l’Afrique, nos réserves de brut et l’espace stratégique de l’immense Sahara ?

Je n’ai pas la prétention de pouvoir trancher. Je dis et maintiens seulement ici pour les 66% de Français âgés de moins de 50 ans que Daniel Cohn-Bendit s’est bien moqué du monde (son meilleur talent) pendant toutes les commémorations audio-visuelles des “événements de mai“…

Le problème, c’est qu’il en a été le seul acteur et témoin “crédible” aux yeux des médias. Encore une idée toute faite qu’il serait bien utile de pouvoir évacuer.
H.K./Sed Contra

Pour en savoir plus : L'interview d'Hugues Kéraly sur Radio Notre-Dame, comme témoin des “événements de Mai”.
 

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